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Pourquoi un délai de 35 ans pour dénoncer des violences sexuelles ne les discrédite pas

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Life 18/05/2026 19:21 Actualisé le 18/05/2026 21:14

Flavie Flament a pris la parole pour accuser Patrick Bruel de viol en 1991 à Paris.

EN BREF Flavie Flament accuse Patrick Bruel de viol en 1991, 35 ans après les faits présumés.
Pour les victimes, les délais de dénonciation sont courants, dus à l’amnésie dissociative et au stress post-traumatique, selon Caroline Janvre, psychologue.
La justice examinera si Patrick Bruel est soupçonné d’agressions en série, influençant la prescription.

« Je dois vous parler. » C’est par ces mots que l’animatrice et militante féministe Flavie Flament a contacté Mediapart, début 2026, après la publication d’une première enquête du site d’investigation dans laquelle huit femmes mettaient en cause Patrick Bruel pour des violences sexuelles.

Quelques mois plus tard, la présentatrice témoigne anonymement aux côtés de 14 nouvelles victimes accusant le chanteur et comédien, avant de révéler son identité le week-end dernier. D’après son témoignage, Flavie Flament se serait rendue dans l’appartement parisien de Patrick Bruel en 1991, alors qu’elle n’avait 16 ans.

Elle y aurait bu une tasse de thé avant de faire un « black-out », raconte-t-elle à Mediapart et dans la plainte déposée mercredi 13 mai. Elle raconte la suite ainsi : à son réveil, « il est en train de me remettre et de me reboutonner mon pantalon sur son lit, et il me dit “Bon, allez, il est l’heure, je te ramène !” Je ne comprends pas ce qu’il m’arrive, je suis incapable de réagir ». Quinze ans plus tard, en 2006, Patrick Bruel, croisé dans les coulisses d’une émission, aurait affirmé avoir eu une relation sexuelle avec elle.

Il faudra quinze années supplémentaires à Flavie Flament pour accuser publiquement le chanteur, alors qu’elle avait révélé avoir été violée par le photographe David Hamilton dans un livre, La Consolation, publié en 2016.

Amnésie dissociative

En réponse, Patrick Bruel nie ces faits et met en cause la parole de Flavie Flament qui, dénonce-t-il, parle « soudainement aujourd’hui ». Une opposition fréquente, en matière de violences sexuelles : prendre la parole après plusieurs décennies serait suspect.

Or cette situation n’a rien d’exceptionnel, constate Emmanuelle Piet, présidente du Collectif féministe contre le viol (CFCV), jointe par Le HuffPost. « Il nous arrive très souvent d’avoir des victimes qui nous appellent 10, 20, 30 ans ou plus après les faits C’est malheureusement assez banal. »

Car les freins à la libération de la parole sont nombreux, explique au HuffPost la psychologue Caroline Janvre. Certaines victimes peuvent en premier lieu être atteintes d’« amnésie dissociative ».

Dans ce cas de figure, le cerveau de la victime se protège, lors d’un événement traumatique, en dissociant. « Il peut s’agir de déréalisation −l’impression de vivre les choses dans du coton, par exemple− et de dépersonnalisation −se voir en dehors de son corps », illustre Caroline Janvre.

Médiatisation et levée d’amnésie

La dissociation peut perdurer longtemps après les faits, avec parfois des effets sur la vie quotidienne des victimes. « Une femme qui a été violée dans un ascenseur peut être incapable de se souvenir des détails de l’agression, et néanmoins éviter les ascenseurs et refuser de les utiliser », explique le Manuel Merck de diagnostic et thérapeutique, ouvrage médical de référence, dans son édition grand public.

« Les levées d’amnésies dissociatives interviennent parfois longtemps après. Cela peut être très impressionnant lorsque les déclencheurs ne sont pas identifiés », observe Caroline Janvre.

A contrario, le déclencheur est parfois clairement identifié et lié à la médiatisation d’une affaire. C’est ce qu’a observé Emmanuelle Piet. « Au moment de l’affaire Bétharram, nous avons reçu beaucoup d’appels d’hommes sur notre ligne d’écoute », se souvient-elle.

Culture du viol

L’amnésie dissociative n’est pas le seul facteur psychologique pouvant expliquer un délai important entre les faits et leur dénonciation. « Un des symptômes de stress post-traumatique, c’est l’évitement », souligne Caroline Janvre.

« Une victime peut éviter des lieux, des personnes, mais aussi de penser à l’événement en soi en refusant d’en parler ou de voir un psychologue pour recevoir du soin », illustre-t-elle.

Au-delà de ces exemples psychologiques, les freins sociétaux sont également nombreux et « liés à la culture du viol », souligne la spécialiste. « Pour une victime, il y a beaucoup plus de choses à perdre à parler qu’à se taire, notamment dans une affaire médiatique. C’est largement documenté. »

Parmi de nombreuses conséquences négatives d’une prise de parole, les victimes de violences sexuelles −qu’elles soient connues ou non− voient leur témoignage remis en cause, leur vie professionnelle pénalisée… quand elles ne se sont pas accusées d’avoir provoqué l’agression.

« C’est quelque chose que l’agresseur dit souvent à la victime : “Personne ne te croira.” La victime sait déjà ce qu’on va répondre à ses accusations, et qu’il va lui falloir beaucoup de courage », abonde Emmanuelle Piet.

Violences institutionnelles

Le mouvement #MeToo a bientôt 10 ans, mais le chemin vers une meilleure prise en charge des victimes de violences sexuelle est encore particulièrement long. Y compris au sein des institutions publiques telles que la police et la justice, où les violences institutionnelles sont fréquentes, selon Caroline Janvre, et expliquent aussi parfois le délai entre un fait et le dépôt de plainte - lorsque la victime souhaite le faire.

« Quand je suis amenée à accompagner des patientes ou des patients pour un dépôt de plainte, il y a des précautions qui sont mises en place pour être exposées le moins possible à des propos relevant de la culture du viol. C’est très inégal selon les commissariats, par exemple. On va se renseigner auprès des associations pour savoir où aller porter plainte et prendre rendez-vous en amont », pointe la psychologue.
Dans le cas de la plainte de Flavie Flament visant Patrick Bruel, la justice aura à se prononcer sur un élément majeur : le chanteur est-il soupçonné d’avoir commis des agressions en série ? Si cette piste est retenue par la justice, cela aura des conséquences déterminantes en matière de prescription. L’enquête judiciaire ne fait que commencer.

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