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Lorsque l'archéologue Michael Nielsen évoque le Groenland des Vikings, ce n'est pas en simple historien, mais en enfant du pays. Il y a grandi, non loin des ruines d'anciennes fermes scandinaves, et connaît ces fjords balayés par le vent comme sa poche. Dans les sous-sols du musée national de Nuuk, il inspecte une figurine de bois minuscule retrouvée dans le sol humide de la région: un cheval, sculpté avec soin, sa crinière nouée en fines torsades. L'objet, vieux de mille ans, dormait dans la boue.
Des dizaines de chevaux similaires ont été retrouvés lors de fouilles archéologiques. Les chercheurs supposent qu'il s'agissait de jouets d'enfant, mais les figurines pourraient aussi bien être des amulettes, voire des offrandes, explique un article du National Geographic.
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L'histoire commence vers l'an 1000. Un aventurier en exil, Erik Thorvaldsson – dit Erik le Rouge, «un tueur en série colérique», selon l'historienne Eleanor Barraclough– quitte l'Islande pour un territoire glacé qu'il baptise Grænland. Un nom flatteur censé attirer des colons… et ça fonctionne: dans les fjords du sud-ouest s'installent quelques centaines de familles norroises, qui bâtissent fermes, granges et églises de pierre.
Pendant près de cinq siècles, la colonie prospère à la marge du monde connu. Puis, vers 1450, plus rien. Le silence. Les Vikings du Groenland disparaissent, sans guerre ni désastre recensé. Aucun chroniqueur européen ne note leur mort, ni même leur départ.
«Les Européens bien informés n'avaient aucune idée de ce qui leur était arrivé, explique le professeur d'archéologie Thomas McGovern, spécialiste du sujet depuis plus de quarante ans. Ce que cela suggère, c'est qu'ils ne sont pas partis. Entre les lignes, cela veut dire: ils ont tous disparu.» Ce destin mystérieux et vraisemblablement tragique fascine les archéologues et les historiens depuis des siècles. Contrairement aux légendes guerrières nourries par la culture pop, ces Vikings n'étaient pas des pillards, mais des fermiers obstinés. Alors que leur est-il arrivé?
Le mirage d'un Groenland vert
À Qassiarsuk –autrefois Brattahlið, la ferme d'Erik le Rouge– on peut encore marcher entre les fondations carrées des étables de l'époque. Le décor reste d'ailleurs pratiquement inchangé depuis mille ans. Au moment de leur installation, le climat connaissait une accalmie appelée «optimum médiéval». Les mers plus clémentes et la glace reculée avaient sûrement encouragé les colons à s'installer sur l'île pour tenter d'y vivre.
Les hivers restaient cependant terribles. Chaque année, il fallait entasser les bêtes dans des étables closes, en espérant avoir assez de fourrage pour tenir, de bois pour se chauffer malgré le peu d'arbres poussant sur place. Deux siècles plus tard, tout s'effondre. Une «petite ère glaciaire» s'installe à partir du XIVe siècle: les mers sont bloquées par les glaces, les récoltes de plus en plus maigres, les voyages vers le continent interrompus. En 1721, lorsque le missionnaire norvégien Hans Egede accoste au Groenland, il espère retrouver les descendants d'Erik le Rouge pour les convertir au protestantisme, mais il ne découvre que des ruines. Il y a bien des habitants, mais ce sont des Inuit, pas des Vikings.
Les hypothèses
Les savants du XXe siècle ont longtemps cru à un scénario simple: les Vikings auraient détruit leur environnement par la surexploitation et, incapables d'adaptation, auraient péri de froid et de faim. «Le vieux récit disait, “Ces pauvres Norrois étaient mal adaptés, alors ils sont morts quand le climat s'est refroidi”», résume Thomas McGovern. Mais les nouvelles recherches pluridisciplinaires dessinent une image plus complexe: loin d'être obtus ou stupides, les colons se sont adaptés autant qu'ils ont pu… et ça n'a pas suffi.
En 2012, une étude menée par Jette Arneborg, ancien chercheur au Musée national du Danemark, a révélé un changement radical: les squelettes norrois montrent qu'au fil des siècles, leur alimentation s'est déplacée du bétail vers les mammifères marins. Ils mangeaient de plus en plus de phoques et de morses. «Ils étaient essentiellement des chasseurs qui cultivaient un peu, plutôt que des fermiers qui chassaient un peu», observe l'archéologue danois Christian Madsen. Les Vikings du Groenland n'ont donc pas refusé le changement, ils ont su diversifier leurs ressources en se tournant vers la mer. Comment expliquer alors leur disparition?
L'or blanc des mers arctiques
Au musée de Nuuk, l'archéologue Michael Nielsen étudie un fragment de crâne de morse, évidé de son ivoire, de «l'or blanc». Les dernières théories font de cet animal un acteur-clé pour expliquer la disparition de la colonie norroise: les colons se seraient aventurés loin au nord, jusqu'au Haut-Arctique, pour chasser le morse, dont les défenses servaient à fabriquer crucifix et pièces d'échecs en Europe. Le Groenland détenait alors un quasi-monopole sur ce commerce hautement lucratif.
Mais à partir du XIIIe siècle, l'ivoire d'éléphant africain envahit les marchés européens. Le prix du morse s'effondre, coupant la colonie de sa seule source de revenu extérieur. «Soudain, leurs biens n'avaient plus de valeur», note Jette Arneborg. Sans fer, sans bois, sans blé, les Vikings groenlandais se retrouvent démunis.
Privés de commerce, prisonniers de la glace, ils ont peut-être tenté de survivre sur place, certains ont peut-être quitté l'île pour retourner en Norvège, en Islande ou ailleurs. Les plus jeunes ont pu embarquer sur les rares navires de passage, les autres sont restés, isolés, jusqu'à mourir sur l'île. Ce que les historiens savent, c'est que la dernière lettre venue du Groenland date de 1410. Elle évoquait un mariage, sans mentionner de tragédie. Puis plus rien. Vers 1450, les habitations d'Eystribyggð et de Vestribyggð sont vides.
Le paradoxe veut que ces Vikings aient été à la fois victimes du refroidissement climatique et des logiques économiques d'un monde globalisé. Leur isolement, leur dépendance aux ressources extérieures et leur incapacité à s'adapter à un commerce en mutation rappellent étrangement nos propres fragilités.





























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