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Une chronique de Roald Sieberath, entrepreneur (Accelerate. AI), investisseur pour Noshaq, professeur invité à l'UCLouvain et l'UNamur.
C'est un secret de polichinelle dans bien des entreprises. Au bureau, l'employé dispose souvent de Copilot par exemple, l'assistant de Microsoft choisi par le service informatique. Le soir, sur son téléphone, il utilise ChatGPT ou Claude et les trouve nettement meilleurs, au point de leur confier en douce une partie de son travail. On appelle cela la "shadow AI".
Le plus curieux est que Copilot repose en partie sur les mêmes modèles qu'OpenAI met dans ChatGPT. Même cerveau, résultats différents. Pourquoi ?
Un modèle plus un harnais
La réponse tient en un mot qui s'est imposé cette année chez les ingénieurs : le harnais (harness en anglais). Leur formule est simple. Un agent IA, c'est un modèle plus un harnais.
Quand ChatGPT se rappelle que vous êtes végétarien, c'est le harnais qui s'en souvient.
Le harnais regroupe tout ce qui entoure le modèle : ses consignes permanentes, les outils auxquels il a accès, les vérifications qu'on lui impose et sa mémoire. Car le modèle, lui, ne se souvient de rien d'une conversation à l'autre. Quand ChatGPT se rappelle que vous êtes végétarien, c'est le harnais qui s'en souvient.
Les ingénieurs ont toujours construit ce genre d'échafaudage autour de leurs logiciels.
Donald Trump veut rendre l'IA "super" par décret, et ce n'est pas sans risqueLe principal levier de progrès
S'il reçoit un nom aujourd'hui, c'est qu'il est devenu le principal levier de progrès. L'éditeur LangChain a fait passer son agent de programmation du top 30 au top 5 d'un classement de référence sans changer de modèle, en retouchant uniquement le cadre. L'erreur la plus fréquente de l'agent était très humaine. Il écrivait sa solution, la relisait, la jugeait correcte et s'arrêtait, comme l'étudiant qui relit sa copie sans refaire ses calculs. On l'a obligé à tester son travail avant de le rendre.
Leur principale leçon vaut pour toute entreprise : ce qu'un agent ne peut pas consulter n'existe pas pour lui.
Chez OpenAI, le harnais est carrément devenu un métier. À la fin de l'été 2025, une équipe s'est interdit d'écrire du code à la main. Cinq mois plus tard, son logiciel comptait environ un million de lignes, toutes rédigées par des agents, certains travaillant seuls plus de six heures pendant que les humains dormaient. Les ingénieurs, eux, passaient leurs journées à construire l'environnement de ces agents.
Leur principale leçon vaut pour toute entreprise : ce qu'un agent ne peut pas consulter n'existe pas pour lui. Un énorme manuel n'a servi à rien. Une page d'une centaine de lignes indiquant où chercher a fonctionné.
Rassurer le service informatique
Et Copilot ? Son harnais existe bien, mais il est pensé d'abord pour rassurer le service informatique, avec ses droits d'accès et ses règles de conformité. Surtout, une partie du harnais ne peut venir que de l'entreprise elle-même, sous forme de documents et de décisions accessibles.
Chez lui, l'employé remplit cette couche tout seul, conversation après conversation, et l'assistant la retient. Au bureau, elle reste souvent vide. La décision restée dans la tête de Jean-Pierre ou enterrée dans un échange Teams ne parvient jamais à l'agent.
C'est un peu comme arriver tôt au bureau pour avoir l'air de travailler.
Le harnais sert aussi à empêcher l'agent de faire n'importe quoi avec la carte de crédit de l'entreprise. Sans garde-fous, la facture surprend vite. Un utilisateur a découvert que la mise à jour de ses notes par l'IA représentait 60 dollars de calcul en trois heures. Chez Amazon, un classement interne récompensait les développeurs qui utilisaient le plus l'IA maison. Certains ont lancé des agents pour gonfler leur score, consommant des tokens, l'unité dans laquelle on facture l'IA, sans rien produire. La direction a fermé le classement. C'est un peu comme arriver tôt au bureau pour avoir l'air de travailler.
Le meilleur investissement de 2027
Revenons à notre employé et à son téléphone.
Le soir, il profite sans le savoir d'un harnais soigné par OpenAI ou Anthropic, qu'il nourrit lui-même de son contexte. Au bureau, le même cerveau débarque dans une organisation dont l'essentiel n'est écrit nulle part. Le chantier n'est donc pas seulement technologique.
Intelligence artificielle: après l'ivresse, l'heure du contrôleLes agents ne verront que ce que l'entreprise aura pris la peine de rendre visible. Le meilleur investissement IA de l'année prochaine pourrait bien être un après-midi passé à mettre par écrit ce que tout le monde sait.


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