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Life 15/04/2026 18:30 Actualisé le 15/04/2026 18:38
INTERVIEW
Dans « La panique démographique », Anne-Cécile Mailfert démontre que derrière les chiffres de la baisse des naissances, se joue avant tout une bataille autour du corps et des choix des femmes.

Javier Zayas Photography / Getty Images
Dans La panique démographique, Anne-Cécile Mailfert démontre que ce péril nataliste masque une autre réalité : celle d’une société aux inégalités persistantes qui n’écoute plus les femmes et leur (non)désir de maternité.
C’est un fait : nous faisons de moins en d’enfants en France. Depuis une quinzaine d’années, le pays observe une baisse continue de son taux de natalité. En 2025, « seuls » 645 000 bébés ont vu le jour dans le pays. C’est 2,1 % de moins que l’année précédente et surtout 24 % de moins qu’en 2010, année du dernier point haut des naissances.
Si cette baisse de la natalité n’est en rien nouvelle, elle s’est néanmoins imposée ces derniers mois comme une préoccupation majeure dans le débat public, au point qu’Emmanuel Macron a appelé de ses vœux à un « réarmement démographique » pour contrer le vieillissement de la population et faire perdurer le financement de notre modèle social.
Mais cette lecture de la baisse de la natalité est-elle si neutre ? Pour Anne-Cécile Mailfert, présidente de la Fondation des Femmes, elle charrie au contraire une vision profondément politique. Dans La panique démographique (éd. Les Petits Matins), en librairie ce jeudi 16 avril, elle démontre que ce péril nataliste masque une autre réalité : celle d’une société aux inégalités persistantes qui n’écoute plus les femmes et leur (non) désir de maternité.
Le HuffPost. Votre livre s’intitule La panique démographique. Qu’est-ce que ce terme dit, selon vous, du regard porté aujourd’hui sur la baisse de la natalité ?
Anne-Cécile Mailfert. J’ai utilisé le terme « panique » car il renvoie à une peur démesurée, qui n’est pas forcément objective. Et aussi souvent parce que, quand on panique, on prend de mauvaises décisions. Il faut aussi comprendre que cette « panique » autour de la « dénatalité » est instrumentalisée par des courants ultraconservateurs. Ils utilisent une donnée bien réelle - la baisse de la natalité - pour faire croire à la fin de notre civilisation et ainsi faire passer des idées extrêmement rétrogrades, en particulier en matière de droits des femmes. Pour sauver l’humanité, ces courants conservateurs veulent renvoyer les femmes à la maison et les assigner à un rôle purement reproductif. Sous le vernis moral, ils tentent de faire passer des idées très dangereuses pour les droits sexuels et reproductifs des femmes.
Comment cette tentative de reprise du contrôle du corps des femmes se manifeste dans les discours et les politiques publiques ?
Par le passé, notamment à la fin du XIXe siècle ou dans les années 80, la France a déjà connu des moments où la natalité était plus faible. Et à chaque fois, cela a occasionné le même type de discours blâmant les femmes : parce qu’elles sont devenues égoïstes, elles ne font plus d’enfant et mettent donc en péril la société.
Cela se reproduit aujourd’hui. Il n’y a qu’à voir l’évolution du discours d’Emmanuel Macron. Alors qu’il qualifiait encore récemment l’égalité entre les femmes et les hommes de grande cause de son quinquennat, il a déclaré lors d’un discours en 2024 que désormais, la priorité était le « réarmement démographique ». Cette bascule politique est encore plus flagrante aux États-Unis, avec la mouvance masculiniste, qui assume de brider la liberté des femmes à étudier et à travailler au nom de la natalité. Ces discours traditionalistes sont rejoints par les élites de la tech - Peter Thiel, Elon Musk en tête - qui apportent une réponse transhumaniste à cette même obsession pour la natalité : produire, grâce aux progrès de la technologie, des humains plus performants, qui soient soumis et prêts à se battre et à mourir.
Vous parlez de « grève des ventres à bas bruit ». Qu’est-ce que cette baisse des naissances dit de l’état de notre société et des conditions de vie des femmes ?
En tant que féministe, je déconstruis ces discours alarmistes, tous tenus par des hommes. Et je remarque que quand on donne la parole aux femmes, elles nous expliquent pour la plupart qu’elles aimeraient avoir des enfants mais qu’elles ne le peuvent pas car les conditions pour leur offrir une vie décente ne sont pas réunies. Regardons le monde dans lequel on vit ! Il y a la question des inégalités entre femmes et hommes qui rendent impossible une carrière et une famille nombreuse, celle de l’environnement qui est de plus en plus pollué, où la biodiversité s’effondre, sans parler des guerres à répétition déclenchées par ce même système patriarcal qui nous enjoint à enfanter… Aujourd’hui, nous vivons dans un monde totalement hostile à la vie et ce sont pourtant les femmes que l’on culpabilise parce qu’elles ne font plus d’enfants.
Ce refus des femmes d’enfanter, que j’appelle « grève des ventres à bas bruit », n’est pas conscientisé. C’est une somme de décisions individuelles qui font système, et dans lequel on devrait voir un message politique. On culpabilise les femmes pour qu’elles enfantent mais on ne fait rien pour que le monde soit vivable et pour que les enfants y grandissent dans de bonnes conditions.
Quelles réponses politiques et sociales permettraient réellement de redonner envie - ou simplement la possibilité - d’avoir des enfants ?
Il faut d’abord écouter les femmes. Parce que ce sont elles qui ont la charge de ce travail reproductif, elles ont le point de vue le plus pertinent pour comprendre quels sont les obstacles à la naissance.
Et il faut peut-être réfléchir autrement. Peut-être qu’il y aurait en effet davantage d’enfants si le monde était plus accueillant pour eux, mais certainement pas beaucoup plus. Car on voit bien que lorsque les femmes sont libres et heureuses, elles choisissent de faire moins d’enfants. C’est peut-être aussi une manifestation de l’aboutissement du développement de l’humanité. Peut-être que nous n’avons pas vocation à nous reproduire autant et que si le système actuel ne tient qu’avec une démographie galopante, pour laquelle il faut contraindre les femmes, c’est qu’il nous faut changer de système.
C’est-à-dire accepter que les femmes choisissent ou non de devenir mères, et tout faire ensuite pour les aider à concrétiser ce choix. Il ne faut plus non plus s’intéresser au nombre d’enfants produits comme s’ils étaient des unités sorties d’usine, mais plutôt se demander si le monde qu’on leur offre est vivable. Au lieu de la croissance et de la domination, c’est cela qui devrait être la finalité de nos politiques.
La panique démographique. Une réponse féministe d’Anne-Cécile Mailfert, éd. Les Petits Matins, 131 pages.


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