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Pour son dernier round, Lula part à la reconquête de son ancien fief ouvrier

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"J'ai pleuré dès mon arrivée. Le voir sur scène, entouré de tout ce monde, ça me ramène près de cinquante ans en arrière." Sous sa casquette rouge, Raimundo Bitu, 78 ans, peine encore à retenir son émotion en assistant, dimanche 16 août, au coup d'envoi de la campagne de Luiz Inácio Lula da Silva, candidat à sa propre succession pour un quatrième et dernier mandat à la tête du Brésil. Pour son premier grand meeting avant le scrutin d'octobre, le président de gauche a choisi le stade de Vila Euclides, à São Bernardo do Campo, au cœur de l'"ABC Paulista", la grande banlieue industrielle du sud de São Paulo.

Le choix du lieu n'a rien d'anodin. C'est ici que Lula a forgé son mythe, pendant les grandes grèves de 1979 et 1980, en pleine dictature militaire. Alors à la tête du syndicat des métallurgistes, il y harangue des dizaines de milliers d'ouvriers lors des assemblées générales. Nées de revendications salariales, ces mobilisations se muent progressivement en contestation de la dictature et portent un coup dur au régime, qui prendra fin cinq ans plus tard. Avec le Parti des travailleurs (PT), né dans le sillage du mouvement, Lula passe du syndicalisme à la politique. Après trois tentatives, il accède pour la première fois à la présidence du pays en 2002.

Près d'un demi-siècle plus tard, le souvenir de ces années reste intact chez celui qui, à 80 ans, demeure la figure centrale de la gauche brésilienne. "Ce que j'ai vécu ici est inoubliable", lance Lula de sa voix désormais éraillée devant un public de 40 000 personnes, selon les organisateurs. Joignant le geste à la parole, il retire brièvement son panama, porté depuis une intervention pour retirer une lésion cancéreuse : "Je tiens à vous tirer mon chapeau, vous qui m'accompagnez depuis si longtemps."

Quotidien des ouvriers changé

Raimundo Bitu est de ceux-là. Comme Lula, il a quitté tout jeune la région pauvre du Nord-Est pour aller tenter sa chance dans les usines de São Paulo. "À l'époque, elles manquaient de main-d'œuvre. À peine arrivés, on nous proposait du travail", se souvient-il. Il travaillera d'ailleurs dans la même entreprise sidérurgique que le futur président. "Il venait parfois manger chez moi. C'est lui qui m'a donné envie de lutter pour mes droits."

Chez les nombreux ouvriers présents dans les gradins et sur la pelouse de l'arène, le dirigeant reste une référence. "Par ses origines, c'est le seul dirigeant qui comprend les travailleurs", estime Jeferson Leite, 35 ans, troisième génération de sa famille à travailler chez un constructeur automobile de São Bernardo. "Il est déjà arrivé au sommet mais il continue à se démener pour nous." Pour le métallurgiste Cristiano dos Santos, ses années au pouvoir ont changé le quotidien des ouvriers : "Nos salaires ont augmenté, nos enfants ont pu aller à l'université. Et à présent, il se bat pour faire passer la semaine de travail de six à cinq jours."

Droite dominant la région

Dans l'ABC Paulista, cet attachement s'est longtemps traduit dans les urnes. À la fin de la dictature, le PT monte en puissance, jusqu'à diriger simultanément cinq des sept mairies de la région, et Lula y remporte la majorité des suffrages en 2002 et 2006. Mais la banlieue industrielle de São Paulo n'échappe pas aux mutations du secteur. Les immenses usines ferment ou réduisent la voilure, les chaînes de production se robotisent et les effectifs fondent. La région reste l'un des principaux pôles industriels du pays mais son âge d'or est derrière elle.

A peine libéré, l'ancien président Lula repart à l'offensive

Les syndicats s'affaiblissent et une partie de l'électorat se détourne du PT, entaché par des scandales de corruption et bientôt privé de la quasi-totalité de ses mairies. En 2018, toutes les villes de l'ABC placent en tête le candidat d'extrême droite Jair Bolsonaro, vainqueur de la présidentielle. Si Lula s'impose dans la plupart des villes en 2022, cela ne suffit pas à déloger la droite, qui reste très majoritaire au niveau local.

Au-delà du retour aux origines, ce meeting répond donc aussi à un objectif électoral. Crédité d'une légère avance dans les sondages face à Flávio Bolsonaro, fils aîné de Jair — qui purge une peine de 27 ans de prison pour tentative de coup d'État —, le président sortant cherche à renforcer son implantation dans le très peuplé État de São Paulo. "L'un des enjeux pour Lula est d'y augmenter son score. Même sans remporter l'État, quelques millions de voix supplémentaires peuvent faire la différence au niveau national", analyse le politologue Maurício Santoro.

Parler aux nouveaux travailleurs

Mais se contenter d'invoquer son héritage ne suffira pas à Lula : "Ce passé conserve un pouvoir de mobilisation. Aucun autre responsable politique brésilien ne peut revendiquer une trajectoire aussi profonde. Mais cela relève davantage de son image que des préoccupations qui pèsent sur le vote, comme l'économie, la sécurité ou la corruption", estime-t-il. "Pour les jeunes, cette histoire appartient à un passé lointain. Lula incarne une réalité vieille de cinquante ans. Le grand défi du PT et de la gauche brésilienne est désormais de mobiliser les nouvelles catégories de travailleurs."

C'est ce que glissent certains militants présents au meeting de dimanche. "La classe ouvrière a changé de visage, les syndicats sont toujours là mais peinent à parler aux plus jeunes", constate Francisco Ribeiro, qui avait participé aux grandes grèves sous la dictature. "La gauche doit reconstruire ses bases, prévient pour sa part Jeferson Leite. La politique doit se construire sur le terrain, dans les têtes. C'est un travail quotidien, qui doit venir de l'intérieur des usines et des entreprises". Et après Lula ? La question inquiète le trentenaire : "Je crains ce qui arrivera quand il ne sera plus là." Francisco Ribeiro, lui, doute de voir émerger un successeur à la hauteur : "Quelqu'un issu du monde du travail, avec le même leadership ? Il faudra attendre encore cent ans !"

A peine libéré, l'ancien président Lula repart à l'offensive

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