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Le lien entre le football et l’encéphalopathie traumatique chronique n’est pas nouveau. Cela fait des années que la preuve scientifique s’accumule.
En 2017, par exemple, une étude du centre de recherche sur l’ETC de l’Université de Boston avait révélé que 110 des 111 premiers joueurs de la NFL examinés après leur décès souffraient d’encéphalopathie traumatique chronique.
Le doute qui a été entretenu à l’égard de ces études partait du fait que les anciens joueurs qui avaient donné leur cerveau à la science soupçonnaient eux-mêmes être aux prises avec l’ETC, cette maladie neurodégénérative qui mène à des comportements erratiques, de sévères pertes de mémoire, des problèmes moteurs, de l’isolement social et de la démence dans de nombreux cas.
Le biais de sélection ne donnait pas un portrait juste de la situation.
Or, l’étude que vient de publier le British Medical Journal répond à ces arguments. Non seulement l’échantillon de cerveaux investigués est significatif – les chercheurs ont examiné 235 cerveaux de joueurs décédés entre 2016 et 2021 – mais sa méthodologie permet d’établir un seuil minimum.
Sur les 878 joueurs de la NFL décédés entre 2016 et 2021, un minimum de 24,5% d’entre eux souffraient d’ETC. Cette proportion est vraisemblablement plus élevée si l’on tient compte des nombreux cerveaux qui n’ont pas été investigués.
La science se méfie toujours de surestimer des phénomènes, rappelle Dave Ellemberg, neuropsychologue et professeur à l’Université de Montréal. Or, en établissant une borne inférieure, cette étude s’est assurée de sous-estimer.
Il y a une probabilité minimale qu’une personne sur quatre recevant des coups à la tête répétés risque d’avoir une encéphalopathie traumatique chronique, insiste le docteur Ellemberg.
En établissant une borne inférieure en laquelle on peut avoir confiance, c’est un point de départ clair. Parce qu’avant, on se disait : "N’est-ce pas rare finalement? C’est peut-être juste un athlète sur 10 ou un athlète sur 20."
Mais là, on réalise que c’est quelque chose qui est beaucoup plus fréquent qu’on le pensait.
Une question de prévalence
William Archambault, qui est professeur en sciences infirmières à l’Université McGill et docteur en sciences de l’exercice, estime toutefois que de connaître le niveau de prévalence de l’ETC chez les anciens joueurs est plus ou moins important.
C'est un peu un débat futile dans le sens où, peu importe le nombre de personnes, il faut essayer de trouver une façon de les aider, fait-il valoir. Même s'il n’y en avait que 2 %, il y a des maladies rares qui existent. Même si c'est une personne sur un million, on essaie de trouver des médicaments pour eux aussi.
Le débat sur la prévalence, c'est bien pour se donner une gamme, mais que ce soit 25 % ou 20 %, honnêtement, ça ne changera pas grand-chose à notre approche de traitement.
Le niveau de prévalence préoccupe davantage l’ancien joueur des Alouettes de Montréal Matthieu Proulx, qui dit vivre avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête. L’idée que les footballeurs professionnels ont au moins une chance sur quatre de développer l’encéphalopathie traumatique chronique est pour lui une crainte réelle.

L'ancien joueur de football et chroniqueur sportif Matthieu Proulx.
Photo : Radio-Canada / Audrey Pilon-Topkara
On parle de vie ou de mort, on parle de choses qui pourraient nous arriver, combien de temps on a, où est-ce qu'on s'en va avec tout ça… Donc forcément on a besoin de tomber un peu dans la philosophie et dans le sens de la vie, mentionne l'ancien demi défensif, qui est aujourd'hui âgé de 45 ans.
Je vis différemment en raison des commotions que j'ai eues, en raison des risques inhérents à la pratique du sport et des risques potentiels à long terme. J'essaie de vraiment vivre avec intention, de profiter de chaque instant, de ne pas me tuer au travail et de profiter de mes enfants. Ce sont des choses que les personnes âgées nous disent depuis toujours, de ne pas avoir de regrets. Moi, j'ai l'impression qu’il faut que je le fasse peut-être de façon un peu précipitée.
Proulx n’aime pas beaucoup parler de ce genre d’angoisse, car il préfère maintenir un climat positif autour de lui. Il dit mettre toutes les chances de son côté pour mener une belle vie, sauf que le spectre de l’ETC l’a forcé à changer son approche par rapport à la suite des choses et à la façon dont il prend ses décisions au quotidien.
Pas juste le foot
L’étude publiée dans The BMJ se consacrait aux anciens joueurs de la NFL, mais on aurait tort de limiter l’enjeu de l’encéphalopathie traumatique chronique au football.
D’autres sports qui exposent l’athlète à des coups répétés à la tête présentent aussi des risques. On parle bien sûr de la boxe, du hockey et du rugby, mais bien d’autres sports rendent l’athlète vulnérable aux commotions cérébrales.
Et encore : le risque n’est pas limité aux commotions cérébrales. Ce sont les coups répétés qui sont en cause.
Selon le docteur Ellemberg, on peut trouver des marqueurs de dommage cérébral chez les joueurs de soccer de haut niveau qui accumulent plus de 800 têtes par saison. Par imagerie cérébrale, on peut observer chez certains d'entre eux un changement au niveau du tissu du cerveau.
L’étude fraîchement publiée évoque par ailleurs des cas d’ETC chez les militaires.
Et c'est extrêmement triste, mais ils ont trouvé des cas d'encéphalopathie traumatique chronique chez des femmes qui ont été victimes de violence conjugale et qui ont reçu des coups à répétition, mentionne le Dr Ellemberg. Donc, ce n'est pas juste le contexte sportif.
Pour la pratique
Dans une large mesure, on sait que l’ETC est une maladie évitable. Mais cela ne doit pas équivaloir à décourager la pratique du sport, y compris celle du football. Car les bienfaits sociaux de la pratique sportive, en plus de ses bénéfices pour la santé, sont multiples.
Un des facteurs qui ont le plus contribué à ralentir le décrochage scolaire, c'est l'intégration de certains sports dans les écoles, dont le football, donne en exemple le docteur Ellemberg. Ce n'est pas négligeable.
Que ce soit au football ou au hockey, on a réalisé au fil des ans qu’en matière de contacts, le compteur démarrait bien avant une quelconque carrière professionnelle.
Hockey Québec a été un pionnier en matière de sécurité des jeunes joueurs en ce qui a trait aux mises en échec. Le reste de l’Amérique du Nord a ensuite emboîté le pas. C’est dans le même esprit qu’ont été mises en place des mesures destinées à protéger les jeunes joueurs de football.
Même au plus haut niveau, les pratiques ont changé. Selon Matthieu Proulx, beaucoup de chemin a été parcouru depuis que les enjeux de commotions cérébrales et d’ETC sont apparus dans le débat public il y a une quinzaine d’années.
On a réduit de façon significative les contacts en pratique, a d’abord relevé Proulx. On disait qu'à l'époque, 75 % des contacts se passaient en pratique. Juste d'éliminer ça, ça éliminait énormément d'occurrences potentielles de commotions cérébrales.
On a changé les techniques de plaqués. On parle des protocoles de commotion, donc de retour au jeu ou de retrait de jeu, ce qu’il n’y avait pas à l'époque. Quand je jouais, on te mettait sur un vélo, tu répondais à trois ou quatre questions et tu retournais au jeu. Après ça, on a amélioré l'équipement… Donc, beaucoup de choses ont été faites pour améliorer la situation.
Mercredi, la NFL et son association des joueurs ont émis un communiqué conjoint pour signaler que cinq types de fautes feront désormais l'objet d'un suivi plus rigoureux afin de protéger la santé des joueurs.
On sait désormais qu’un sport pratiqué de façon sécuritaire, avec le bon encadrement des entraîneurs et des kinésiologues et avec une prise en charge médicale, lorsqu’elle est nécessaire, permet de limiter les conséquences à long terme.
Pour peu qu’un jeune athlète soit réceptif, les données médicales sont suffisantes pour qu’on puisse lui dire, après deux ou trois commotions cérébrales dont les symptômes persistent, qu’il est peut-être temps de passer à autre chose.
Les études indiquent que lorsqu’on a un historique de trois commotions cérébrales étant plus jeune, nos risques de développer des atteintes cognitives et psychologiques (…) augmentent par un facteur de 10.
Cela dit, l'encadrement doit aussi servir à protéger les athlètes qui ne s’arrêteront devant rien et qui feront fi de la douleur pour ne pas être freinés dans la poursuite de l’excellence.
Il faut que les médecins, les équipes et les coachs protègent les joueurs d'eux-mêmes parce que les joueurs sont conditionnés à poursuivre coûte que coûte, mentionne Proulx.
Un diagnostic chez les vivants
Nous sommes encore très loin du jour où un test quelconque permettra d’avertir un athlète qu’il menace sa santé cérébrale en persistant de jouer.
À l’heure actuelle, des études comme celle rendue publique par The BMJ sont aussi coûteuses que compliquées, car le diagnostic de l’encéphalopathie traumatique chronique ne se confirme qu’après le décès.
Les lésions au cerveau se traduisent par un dépôt de protéine qui vient se cacher dans les sillons du cerveau qu’on peut uniquement voir au microscope au moment d’une autopsie.
Il n’y a pas d’imagerie cérébrale pour le moment qui permette d’identifier cela, signale le docteur Ellemberg.
En revanche, dit-il, les chercheurs ont été en mesure de créer une sorte d’inventaire des symptômes et des manifestations de l’ETC qui offrent un portrait clinique assez clair. Ils y sont parvenus en faisant des entrevues avec les familles des personnes décédées, ou avec ce que des personnes aujourd’hui décédées avaient rapporté de leur vivant.
La limite demeure toutefois floue, selon le professeur William Archambault.
Ce dernier note que la plus récente étude fait une association entre l’ETC et la démence. Ce phénomène pose un beau défi à quiconque voudrait diagnostiquer l’encéphalopathie traumatique chronique pendant que la personne est vivante en raison des similitudes entre les deux.
Si l’on essaie de diagnostiquer quelqu’un de son vivant, comment fait-on pour savoir si c’est une démence ou si c’est l’ETC? C’est nébuleux et compliqué de différencier les deux.
L’étude parue dans The BMJ s’attardait sur la prévalence des cas, mais il reste beaucoup de travail à faire pour mieux comprendre les mécanismes de causes à effet dans les facteurs de risque.
Selon William Archambault, une personne pourrait avoir subi 10 commotions cérébrales dans sa vie sans se cogner la tête dans d’autres circonstances et ne jamais développer l’ETC. À l’inverse, quelqu’un pourrait techniquement n’avoir jamais eu de commotion, mais développer l’ETC avec l’accumulation de milliers de petits chocs.
Ce sont pour moi les parties intéressantes, encore plus que les pourcentages, dit-il à propos de ces phénomènes.


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