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La guerre commerciale entre le Canada et les États-Unis produit un étrange effet miroir. De part et d’autre de la frontière, les gouvernements cherchent désormais à réduire leur dépendance envers leur voisin en multipliant les nouveaux partenariats à l’étranger. Mais à force de vouloir diversifier leurs relations économiques, Ottawa et Washington risquent aussi de compliquer des chaînes d’approvisionnement qui comptaient jusqu’ici parmi les plus sûres du monde.
Le dernier exemple vient de Donald Trump. Le président américain a annoncé le 21 septembre que les États-Unis travaillaient à une importante entente afin d’acheter de la potasse à la Biélorussie, à un prix qu’il affirme inférieur à celui payé aux producteurs canadiens. L’objectif affiché est de diminuer les coûts des engrais pour les agriculteurs américains.
À première vue, chercher un fournisseur moins cher n’a rien d’extraordinaire. Mais la potasse n’est pas un bien de consommation quelconque. Il s’agit de l’un des trois grands nutriments nécessaires à l’agriculture moderne, avec l’azote et le phosphore. Et les États-Unis disposent déjà, directement à leur frontière, de l’une des sources d’approvisionnement les plus importantes et les plus accessibles de la planète.
Un fournisseur situé de l’autre côté de la frontière
Le Canada domine depuis longtemps les approvisionnements américains en potasse. Selon des données américaines citées cette année par Reuters, environ 80 % des importations destinées à la consommation américaine proviennent du Canada. Les mines de Saskatchewan sont directement reliées au marché américain par le réseau ferroviaire continental.
La Biélorussie présente une réalité géopolitique autrement plus complexe.
Le pays demeure étroitement allié à la Russie et les exportations de potasse biélorusse restent affectées par les sanctions européennes. La Lituanie, dont le port de Klaipėda constituait auparavant une voie importante pour ces exportations, refuse actuellement un assouplissement de la politique européenne envers Minsk. Le 21 septembre encore, son ministre des Affaires étrangères affirmait que le moment n’était pas venu de relâcher la pression sur le régime biélorusse, notamment en raison de son soutien à la Russie dans la guerre en Ukraine.
Reuters souligne également que les coûts de transport et les difficultés logistiques pourraient limiter l’intérêt économique de la potasse biélorusse pour les États-Unis. Certains analystes interrogés doutent même que cette nouvelle source change sensiblement l’équation américaine, les États-Unis disposant déjà d’un approvisionnement suffisant en potasse.
Cela pose une question stratégique assez simple : jusqu’où vaut-il la peine de réduire sa dépendance envers un voisin et allié lorsqu’il faut la remplacer par une chaîne d’approvisionnement plus longue, plus compliquée et davantage exposée aux rivalités internationales?
Ormuz vient pourtant de rappeler le danger
La question est d’autant plus pertinente que le marché mondial des engrais vient de recevoir une démonstration particulièrement brutale des dangers associés à la concentration géographique des approvisionnements.
Depuis le déclenchement du conflit dans le golfe Persique en février 2026, le commerce mondial des engrais azotés a été fortement perturbé par la fermeture du détroit d’Ormuz. Selon l’Organisation mondiale du commerce, les expéditions d’engrais sortant du Golfe par cette voie sont pratiquement tombées à zéro après le début du conflit.
Les économies du Golfe représentent à elles seules 24,8 % des exportations mondiales d’engrais azotés et 11,4 % des exportations d’engrais phosphatés. L’OMC estime que les restrictions commerciales imposées depuis le début de la crise pourraient toucher jusqu’à 15 % du commerce mondial des engrais — et jusqu’à 23,3 % si l’on considère la fermeture d’Ormuz elle-même comme une restriction de fait.
La potasse n’est pratiquement pas concernée par Ormuz. C’est précisément ce qui rend le parallèle intéressant.
Les États-Unis ont la possibilité de conserver une grande partie de cet intrant agricole essentiel dans une chaîne continentale courte et relativement prévisible, au moment même où les événements du Moyen-Orient rappellent combien les approvisionnements stratégiques peuvent rapidement devenir vulnérables lorsqu’ils dépendent de régions lointaines et politiquement instables.
Ottawa fait le chemin inverse vers l’Europe
Le Canada suit pendant ce temps sa propre stratégie de diversification.
Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche et le durcissement des relations commerciales avec Washington, le gouvernement de Mark Carney cherche ouvertement à réduire la vulnérabilité canadienne envers le marché américain.
Cette stratégie ne se limite plus à signer quelques nouveaux accords commerciaux. Lors de son passage à Strasbourg la semaine dernière, Carney a proposé une relation avec l’Union européenne qui serait « beaucoup plus approfondie et plus intégrée ». Son gouvernement présente cette orientation comme une façon d’accroître « l’autonomie stratégique », la résilience et la souveraineté canadiennes.
Devant le Parlement européen, le premier ministre a proposé d’approfondir la coopération dans les minéraux critiques, l’industrie de la défense, l’intelligence artificielle, l’énergie, l’espace, les paiements et les services financiers. Il a également accueilli favorablement l’idée avancée par Ursula von der Leyen d’aller au-delà de l’Accord économique et commercial global pour construire une nouvelle forme d’« alliance » entre le Canada et l’Union européenne.
Le Canada est déjà devenu le premier pays non européen associé au mécanisme européen SAFE en matière de défense. Ottawa a également demandé à rejoindre la Joint Expeditionary Force dirigée par le Royaume-Uni, tandis que le gouvernement explore de nouvelles collaborations européennes en matière d’armement et d’industrie militaire.
Il serait difficile de ne pas voir derrière ces initiatives la volonté de bâtir des solutions de rechange à la relation américaine. Reuters décrit d’ailleurs explicitement la stratégie européenne de Carney comme une façon de démontrer que le Canada peut réduire sa dépendance envers les États-Unis dans le contexte des tensions avec l’administration Trump.
Mais l’Europe défend aussi ses propres intérêts
La diversification vers l’Europe est évidemment différente d’un achat de potasse à la Biélorussie. L’Union européenne regroupe des alliés du Canada, plusieurs d’entre eux membres de l’OTAN, et l’AECG a déjà créé une importante architecture commerciale entre les deux marchés.
Cela ne signifie toutefois pas que les intérêts européens et canadiens soient automatiquement identiques.
Carney a lui-même vanté devant le Parlement européen la capacité de l’UE à établir des normes « que le monde adopte fréquemment ». Il propose maintenant de coordonner davantage les normes canadiennes et européennes dans plusieurs secteurs technologiques et industriels.
Or Bruxelles poursuit parallèlement sa propre politique d’autonomie industrielle. Le projet d’Industrial Accelerator Act actuellement débattu prévoit notamment des exigences de contenu européen dans certains secteurs stratégiques afin de favoriser la production du bloc et de réduire sa dépendance envers les fournisseurs étrangers, notamment chinois. Le Royaume-Uni s’inquiète déjà de pouvoir être exclu de certaines dispositions du futur régime malgré l’intégration profonde de son industrie avec celle du continent. Le statut exact dont pourraient bénéficier d’autres partenaires comme le Canada demeure lui aussi à définir.
L’Europe cherche donc elle aussi à renforcer ses propres chaînes d’approvisionnement, sa propre industrie et ses propres normes.
Cela ne rend pas inutile un rapprochement avec Bruxelles. Mais cela rappelle qu’une diversification internationale ne remplace pas automatiquement les avantages économiques et géographiques d’un marché continental intégré.
Une complémentarité difficile à reproduire
Voilà probablement le paradoxe central de la brouille actuelle.
Les États-Unis cherchent une alternative à la potasse canadienne alors qu’ils possèdent, directement au nord de leur frontière, l’un des plus importants producteurs mondiaux.
Le Canada cherche parallèlement à construire des mécanismes économiques, industriels et militaires de plus en plus étroits avec l’Europe afin de diminuer sa vulnérabilité envers les États-Unis, même si aucun partenaire européen ne peut reproduire la proximité géographique, les infrastructures communes et l’intégration industrielle accumulées durant des décennies entre les deux économies nord-américaines.
Cela ne signifie pas que le Canada devrait dépendre exclusivement des États-Unis, ni que Washington devrait acheter toute sa potasse au Canada.
Le problème apparaît lorsque la diversification devient elle-même une réponse politique à une querelle entre voisins et qu’elle commence à éloigner les chaînes d’approvisionnement de leur architecture la plus naturelle.
Carney affirme que l’objectif n’est pas l’autosuffisance, mais la « résilience collective », et que la diversification procure un avantage lorsqu’une relation économique devient trop déséquilibrée. C’est précisément le principe que Washington invoque également lorsqu’il cherche d’autres fournisseurs.
Mais Ormuz vient de rappeler une autre règle de la géopolitique économique : la distance, les frontières, les sanctions, les passages maritimes et les alliances comptent encore.
La diversification peut réduire un risque. Elle peut également en créer un nouveau.
Et il y a quelque chose de profondément paradoxal à voir le Canada et les États-Unis chercher aujourd’hui en Europe ou en Biélorussie une partie de la sécurité économique qu’ils possèdent déjà, dans plusieurs secteurs stratégiques, directement de l’autre côté de leur frontière.


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