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Politiser l’inconfort dans les milieux féministes institutionnalisés

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Chaque semaine, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons un extrait d’un texte de la revue Possibles, vol. 49, no 2.

Le féminisme est intrinsèquement lié à l’inconfort, que j’utilise ici comme synonyme de malaise : malaise à vivre comme femme dans une société patriarcale, coloniale, capitaliste, raciste, transphobe et capacitiste ; malaise à exister à l’intérieur des systèmes politiques, juridiques, carcéraux, médicaux et scolaires qui y participent et à lutter contre eux ; malaise à naviguer dans des espaces publics, professionnels, familiaux ou numériques qui en sont traversés ; malaise qu’on déclenche quand on dérange un espace ou une joie qui se faisaient sans nous ; malaise qu’on ressent et qu’on crée quand on dénonce les violences qu’on vit ; malaise quand on rencontre des obstacles à dénoncer ; malaise quand on apprend à collaborer avec des personnes qui n’ont pas les mêmes expériences que nous ; et malaise quand certaines nous disent qu’on participe à leur propre oppression.

Le malaise est central dans le vécu des féministes, porté par et dans les corps, dans les combats féministes, dans ce que les féministes font, ressentent, diffusent et vivent. Pourtant, comme le malaise est inconfortable, on en parle peu — voire pas — dans plusieurs milieux féministes.

Pas parce qu’ils en sont exempts, mais parce que la volonté de créer un espace de solidarité glisse souvent dangereusement vers l’idée qu’il doit être un espace de sécurité, libre d’inconforts ; parce que ressentir un malaise est vu comme un danger, une violence à combattre ; parce que les féministes peuvent être tellement habituées à vivre, à créer et à craindre le malaise qu’elles veulent se construire des lieux où il n’y en a pas.

L’espace de solidarité, souhaité comme confortable, devient alors un espace de confort, où tout ce qui trouble, dérange ou menace le « confort » est perçu comme contraire à la solidarité, contraire au féminisme.

Dans cette contribution, je cherche à porter une réflexion sur les malaises dans les milieux féministes institutionnalisés au Québec, sur ce que les malaises — nos malaises de personnes qui y œuvrent — sont et font, sur ce qu’ils disent de « nous » comme personnes qui s’y sentent « confortables », de nos espaces et de nos perspectives de solidarité.

Pour cela, j’explore d’abord la notion de « malaise » à partir de l’approche de Sara Ahmed (2015, 2017). Je propose d’approcher les malaises en tant que mécanismes, conscients ou non, servant à maintenir le statu quo dans les milieux féministes, c’est-à-dire un entre-soi hiérarchisé, confortable uniquement pour certaines femmes en fonction des normes historiques et des systèmes d’oppression au Québec.

Après avoir défini le contexte des « milieux féministes institutionnalisés », je présente quelques exemples d’inconforts qui y circulent afin de réfléchir à leurs répercussions sur le « nous » dans ces espaces, sur les dynamiques qui le (dé)limitent et qui restreignent les possibilités de solidarité par et dans les milieux.

Quelques précisions sur cette démarche et la posture à partir de laquelle je l’envisage : cette réflexion n’est ni aboutie — elle sera certainement incomplète — ni une preuve que j’ai atteint un stade ou un état différents des personnes auxquelles je fais référence dans cet article. Si je m’intéresse au malaise, à la fois comme militante féministe et comme chercheuse, cela ne signifie pas que j’ai dépassé ceux que je vis — ou que j’y réponds mieux — ou que je ne contribue pas aux malaises vécus par d’autres personnes qui naviguent dans les milieux féministes.

Réfléchir au malaise, chercher à le voir en face, le situer dans nos espaces, le nommer me semble non seulement un devoir féministe, mais une voie essentielle pour tenter de se solidariser entre personnes qui vivent des oppressions.


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