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En France, la justice est aveugle. Au point de ne plus retrouver ses propres dossiers.
Une plainte pour viol déposée en avril 2025, puis le grand silence
Tout commence en 2010. Anne, alors adolescente, affirme avoir été violée par un professeur de danse d’une trentaine d’années. Elle garde le silence pendant quinze ans, avant de pousser la porte de la gendarmerie de Dinan, dans les Côtes-d’Armor, le 15 avril 2025.
Après son audition, elle attend. Les semaines passent sans nouvelles. Lorsqu’elle téléphone pour connaître l’avancement de l’enquête, un gendarme lui explique qu’il possède une pile de dossiers et qu’elle n’est pas prioritaire.
Selon son témoignage, l’homme finit par lui raccrocher au nez avec cette phrase : « Ma p’tite dame, vous me rappellerez quand vous serez calmée. »
Voilà donc l’accueil réservé à une femme qui cherche simplement à savoir ce que devient sa plainte pour viol.
La justice s’excuse, puis découvre qu’elle s’est trompée
En juillet 2026, Anne écrit au procureur de Saint-Malo pour dénoncer sa prise en charge.
Surprise : une magistrate lui adresse une lettre d’excuses au nom de l’institution judiciaire. Elle explique que la procédure n’aurait jamais été transmise au parquet et annonce son envoi à Bourges.
On pourrait croire l’affaire enfin débloquée.
Sauf qu’en septembre, nouveau courrier. Cette fois, le procureur de Saint-Malo, Fabrice Tremel, explique que les premières informations étaient inexactes. Le dossier aurait été envoyé directement au commissariat de Bourges dès juillet 2025.
Autrement dit, la justice présente ses excuses pour une erreur avant d’expliquer qu’elle s’était également trompée dans ses explications.
Une organisation qui rappelle d’autres affaires de violences sexuelles confrontées à des délais judiciaires interminables.
Un journaliste téléphone, et soudain le dossier avance
Le plus spectaculaire arrive le 23 septembre 2026.
Quelques heures après une sollicitation du commissariat de Bourges par Le Monde, Anne reçoit enfin l’appel d’un enquêteur. Celui-ci lui confirme que son dossier était présent depuis environ un an, mais qu’il n’avait pas été considéré comme prioritaire faute de danger immédiat.
Il lui apprend également que des pièces manquent, notamment des rapports d’expertises médico-légales.
Début octobre, nouvelle découverte : deux procédures coexistent finalement. Une première transmise en 2025, une seconde reconstituée en 2026 après que la justice avait cru l’originale égarée.
Une plainte, deux dossiers et plusieurs administrations qui ne s’accordent même pas sur les dates. Kafka aurait probablement demandé une mutation.
L’enquête de la journaliste Lucie Soullier, publiée par Le Monde, documente cette succession d’incohérences.
Combien de plaintes attendent encore dans les placards ?
Cette histoire rappelle tragiquement l’affaire Lyhanna et la colère suscitée par les défaillances de la justice.
Après ce drame, le ministère de la Justice avait engagé une mobilisation exceptionnelle autour des procédures concernant les violences sexuelles sur mineurs. En juillet 2026, 924 incarcérations avaient été annoncées depuis le lancement de cette opération.
De quoi s’interroger sur toutes les affaires qui, auparavant, attendaient leur tour.
Dans le cas d’Anne, aucune culpabilité de l’homme mis en cause n’est établie. La présomption d’innocence demeure entière. Mais les incohérences administratives décrites sont, elles, documentées.
La question dépasse donc cette seule plainte : qui répond personnellement de ces retards, de ces courriers erronés et de ces procédures dont personne ne semble maîtriser le suivi ?
La justice réclame aux citoyens de lui faire confiance. Encore faudrait-il qu’elle soit capable de retrouver leurs dossiers sans attendre qu’un journaliste décroche son téléphone.


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