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« Depuis une dizaine d’années, je suis tout seul au Québec, je crois. Lettreur, c’est un métier qui a disparu. » Pour Pierre Tardif, tenir le pinceau et se lancer avec assurance dans le tracé d’un caractère maîtrisé demeure un plaisir inégalé. Il réalise des vitrines, des enseignes, des affiches, des véhicules d’époque, des motos.
« Avant, dans les villes et les villages, il y en avait partout, des lettreurs. Tu brassais chaque arbre et il en tombait trois ! Là, c’est quand même drôle : les gens s’intéressent à moi parce que je suis le dernier. Pourtant, c’est juste quelque chose que j’ai toujours aimé et que j’ai continué de faire. »
Des lettreurs, il en a connu plusieurs. « Quand l’ordinateur est arrivé, ils se sont mis à produire des lettres en vinyle. Ça va vite. Et tu ne te salis pas les mains. Tu dois en faire cinq ou six pendant que j’en fais un. Mais moi, c’est toujours le pinceau qui m’a intéressé. Ce n’est pas compliqué : j’aime ça. »
Ses clients les plus fréquents ? Assurément les camionneurs. « Il y a des camionneurs qui s’achètent juste une job en s’achetant un camion — c’est un outil pour gagner de l’argent. Mais d’autres sont passionnés : ils veulent quelque chose en lien avec l’âge d’or du camionnage, entre les années 1970 et 1980. À l’époque, tout était encore lettré à la main. »
« Je dois lettrer de 40 à 50 camions chaque année », dit-il. Combien coûte un travail pareil ? Entre 50 $ et plus de 12 000 $ pour un camion. Il se déplace aussi loin qu’en Abitibi. « J’ai eu mon auto au printemps et j’ai déjà roulé 50 000 km… » Ceux qui l’engagent paient le transport et l’hébergement, en plus du contrat de lettrage.
Un plaisir partagé
« Les clients qui viennent me voir sont aussi passionnés que moi. Je leur demande ce qu’ils aiment. Ils me montrent des exemples. Puis, on discute… Quand j’ai terminé, il n’y en a pas un qui ne sourit pas. » Patiemment, Pierre Tardif trace ce qu’on lui demande, selon un plan préétabli. Surtout, il ajoute sa touche — un supplément d’âme, acquis après des années de métier.
Et les projets patrimoniaux le fascinent. On lui doit, entre autres, la restauration du lettrage du cadran solaire du monastère des Ursulines de Trois-Rivières. « Quelqu’un avait refait ça en utilisant une typographie qui n’existait même pas au moment où l’horloge a été inaugurée ! Je me suis basé sur les plus vieilles photos pour refaire l’horloge comme elle était. » Ce cadran solaire est installé là depuis la décennie 1860.
Question de passion
Devenir lettreur, un métier pour n’importe qui ? « Non, mais le talent n’est pas forcément ce qui explique ce travail. Il faut au moins cinq ans de pratique. Après, ça va. Mais peu de gens veulent prendre le temps d’apprendre. »
Quel talent faut-il pour se lancer dans d’élégants tracés à main levée ? Pierre Tardif affirme ne pas être doté d’un talent particulier. « Tout le monde peut faire ça ! Je te le dis. » Il défend son point de vue : « Écoute, j’ai appris sur le tas… Quand j’étais petit, j’allais à l’autodrome Val-Bélair. Mes amis voulaient voir les pilotes, les voitures… Moi, c’était le lettrage qui m’impressionnait. Tout était lettré à la main ! Les numéros, les commanditaires, tout ! Ça me passionnait. »
C’est un métier comme les autres, dit-il : « Si tu as la passion, tu finis par réussir. Mais il faut que l’intérêt soit fort ! Moi, le lettrage, ça me passionnait. Et quelqu’un qui est passionné peut faire beaucoup de choses. »
Pourquoi est-il seul désormais au Québec ? « J’en ai connu plein, des lettreurs. Il y en a encore des vivants, mais ils ne tiennent plus de pinceau depuis longtemps. C’est le cas de Jean-Louis Tremblay, de Shannon, ou de Michel Thibault, de Val-Bélair. » Pierre Tardif souligne le cas du Montréalais Claude Dolbec. Pendant des années, Dolbec a fait des vitrines de restaurant qui ont suscité l’attention médiatique. « Il a disparu de la circulation. Je lui avais donné de la peinture, à un moment donné. »
Comment expliquer qu’il n’y a pas de relève, alors que ce travail est si admiré ? « Pour la relève, moi, j’ai fait ma part ! J’ai donné plus d’une quinzaine de formations : en Italie, en France, en Hollande, en Angleterre, en Ontario. » Il repart bientôt en Europe. « J’en ai donné au Québec aussi. J’ai même fait un DVD qui a beaucoup circulé. J’ai expliqué le métier. »
Qu’est-ce qui n’a pas fonctionné ? « Oh, mais ça a fonctionné ! Les graines ont poussé. Mais pas ici ! Nous ne sommes pas suffisamment attachés, au Québec, aux métiers traditionnels. […] On ne comprend pas ce que ça peut représenter comme richesse, un métier manuel. »
Comme des églises
« Pardon de le présenter comme ça, mais ce qui arrive à mon métier, c’est exactement ce qui arrive avec nos églises au Québec. On ne voit pas que c’est notre richesse. Alors on laisse perdre tout ça… »
Pour Pierre Tardif, l’importance de la préservation se place en haut des priorités. « Une architecture canadienne, ça existe. Pourtant, on construit quoi depuis 40 ans ? On suit la mode. Ça va durer combien de temps avant qu’une nouvelle la remplace ? » Notre société n’a pas suffisamment confiance en ce qui est appelé à durer, souligne-t-il. « C’est sûr que je prêche pour ma paroisse, mais c’est difficile de défendre l’idée qu’un morceau de plastique imprimé a autant de cachet qu’une enseigne en bois tracée à la main… »
Sa conjointe est britannique. « Dans la ville d’où elle vient, il est interdit d’avoir autre chose que des enseignes tracées à la main. Là, comme ailleurs en Europe, ils ont compris que c’était une richesse à défendre. Nous, ici, cette culture-là n’est pas assez développée. »
Une fierté communautaire
Son plus beau projet ? « Mon plus beau projet à vie a été de restaurer des ornements de feuilles d’or 23 carats sur la pompe à incendie Silsby 1876 de la Ville d’Iberville. J’ai passé un mois sur la décoration de ce camion, maintenant [exposé] au musée. »
Les camions de pompiers anciens peuvent nous enseigner quelque chose sur notre rapport à la fierté collective. « Quand Camions Thibault, à Pierreville, construisait des véhicules, il y avait quelqu’un d’entièrement dédié à leur décoration. » Pourquoi ces camions étaient-ils toujours si décorés ? « Personne ne se demande jamais pourquoi ! […] Cela revient à la fierté. On se mettait ensemble pour protéger ce qui comptait. Il fallait que ce soit beau. Au moins aussi beau que le camion du village d’à côté… »
Au fond, le métier de lettreur, Pierre Tardif le conçoit comme un trait d’union, une forme de communion qui exprime toute une société.
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