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Photographier Winnipeg un quartier à la fois

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Le photographe Michael Veith s’est lancé le défi de photographier tous les quartiers de la capitale manitobaine. Entre exploration artistique et étude historique, le projet cherche a suscité la curiosité des Winnipégois pour leur ville et leur quartier.

Sur la rue Eugénie, à Saint-Boniface, Michael Veith pointe son appareil photo Fujifilm vers une maison en pleine rénovation, couverte de membrane Tyvek blanche. Le son d’une scie couvre celui de l’obturateur. La scène d’une remarquable banalité est empreinte de sens sous l’objectif du photographe.

Parler d’enchantement est peut-être un cliché, mais d’une certaine manière, ce projet rend excitant, voire magique, le fait d’aller dans différentes parties de la ville, affirme-t-il, entre deux photos.

Michael Veith photographie un quartier pendant plusieurs heures, capture le son des rues à l’aide de son téléphone mobile, puis se plonge dans la recherche sur ce coin de la ville. Le résultat final est publié sur le blogue Substack du projet, intitulé The Neighbourhoods.

Un photographe debout contre un mur de membrane de construction blanche.

Michael Veith devant une maison en rénovation, rue Eugénie.

Photo : Radio-Canada / Gavin Boutroy

Cette plateforme – à mi-chemin entre un blogue, un site web, une infolettre et un réseau social – offre une infrastructure de publication bien adaptée aux formats longs avec des images. C’est comme Facebook de l’ancien temps ou un vieux réseau social avec un niveau [très élevé] de camaraderie, note-t-il.

Le photographe winnipégois ne cache pas que son projet est calqué sur la série du photographe new-yorkais Rob Stephenson. Ce dernier a réuni plus de 14 000 abonnés sur sa page Substack où il documente les quartiers de sa ville. Le titre des deux séries diffère d’une lettre : celle qui différencie l'orthographe américaine (The Neighborhoods) de la canadienne (The Neighbourhoods).

Rob Stephenson a d’ailleurs salué le travail de son homologue winnipégois et l’a félicité dès sa première publication Substack.

Près de 200 quartiers

Pour l’instant, Michael Veith a documenté huit quartiers de Winnipeg, dispersés aux quatre coins de la capitale manitobaine. Il se fie au découpage officiel de quartiers de la Ville. Ainsi, un grand quartier comme Saint-Boniface est divisé en 15 quartiers plus petits. Son projet est ambitieux : il y a près de 200 quartiers de ce genre.

Il y a des endroits photogéniques à Winnipeg, n’est-ce pas? La Fourche, le quartier de la Bourse, le centre-ville… Alors, on voit une concentration très élevée de photos de ces secteurs, mais je me disais qu’il y a tellement d’autres endroits à Winnipeg, explique le photographe. 

Outre le défi créatif de s’obliger à photographier des endroits dont l’attrait esthétique est moins évident, Michael Veith a l’occasion de découvrir lui-même des secteurs de la ville qu’il ne connaissait pas. 

L’été dernier, j’ai pris mon vélo jusqu’à Transcona, dans le quartier de Melrose, qui est une espèce de long secteur étroit à côté de la gare de triage. Je n’y aurais jamais été sinon, affirme-t-il.

Avec son appareil photo numérique de moyen format, il ne cherche pas à faire des cartes postales, mais plutôt à croquer des scènes qu’il juge intéressantes. Dans les premières images de son projet, il y a beaucoup de bâtiments, de jardins et de ruelles, et peu de personnes.

Si vous vous rendez dans un quartier limitrophe, il n’y a pas beaucoup de gens dehors. Ce n’est pas un centre-ville grouillant, une ville grouillante, avec beaucoup de passants dans la rue tout le temps. Mais vous allez remarquer la manière dont la lumière est réfléchie sur un bâtiment et crée une ombre [par exemple], explique Michael Veith. 

Il documente souvent des bâtiments, comme des écoles, qui ont joué un rôle important dans l’histoire de Winnipeg. Il cherche le contraste entre différentes époques. Je vais voir une scène de nouveaux logements qui apparaissent à côté d’une maison plus ancienne. Une photo avec ce contraste tente de raconter l’histoire d’un quartier, comment il a été construit, précise le photographe.

Pour son chapitre sur une zone qui borde le chemin Pembina, par exemple, il a consulté des cartes de lots riverains métis. Il les a ensuite superposées sur une carte contemporaine du quartier dans un logiciel et publié cette nouvelle image sur son site.

« Il y a des gens qui m’ont dit : "C’est super. Grâce à ça je peux retracer [l’histoire de mon quartier] et voir quelle sorte de personnes avaient un lot adjacent à l’endroit où j’habite maintenant" », explique-t-il.

Des bâtiments illuminés par le soleil couchant.

Le Pembina Strip est moins connu que celui de Vegas.

Photo : Michael Veith

Ce que raconte un quartier

Une professeure d'histoire à l’Université du Manitoba, Esyllt Jones, souligne que les quartiers sont une unité d’étude intéressante pour les historiens.

Plus tôt au 20e siècle, dans un certain sens, les quartiers étaient vraiment fondamentaux pour la manière dont vivaient les gens. Beaucoup de personnes quittaient rarement leur quartier. Elles habitaient là, travaillaient là, faisaient leurs courses là, indique-t-elle. Certains quartiers sont aussi des enclaves de divers types : des enclaves ethniques ou encore où se concentrent certaines occupations.

Lorsque les gens ne conduisaient pas de voitures, les quartiers étaient souvent construits autour d’un ou de deux lieux de travail : des usines, des abattoirs…, poursuit l’historienne, qui souligne que, pour comprendre un quartier, il faut comprendre comment les habitants l’utilisent.

Esyllt Jones debout devant des commerces avec des affiches colorées.

Esyllt Jones, dans son quartier, le West End.

Photo : Radio-Canada / Gavin Boutroy

Aujourd’hui, il peut être plus difficile de délimiter les quartiers, notamment au centre-ville, puisque les gens doivent se déplacer relativement loin pour obtenir des services de base et faire l’épicerie, ajoute Esyllt Jones.

Elle s’intéresse particulièrement au sort des quartiers centraux qui ont été évidés depuis les années 1970, comme le North End et le West End de Winnipeg. Ces quartiers témoignent du terrible impact de la pauvreté. Des choses qui ont survécu très longtemps peuvent tout simplement disparaître, ajoute-t-elle.

Même certains lieux qui étaient dans le North End dans les années 1990, qui avaient survécu à presque tout le 20e siècle – les commerces, les lieux de rassemblement, les restaurants, les bars et les épiceries de quartier – ont presque tous disparu. Certaines pressions peuvent vraiment changer un quartier et lorsque ces lieux ont disparu, les gens ont probablement senti beaucoup d’isolement.

Mais il y a aussi des quartiers qui changent d’une manière différente, qui deviennent plus vivants, ajoute l’historienne. Et les personnes qui habitent un secteur peuvent changer elles aussi. Dans les villes, une enclave ethnique peut parfois se transformer rapidement d’une génération à une autre.

Normalement, c’est lié à la mobilité sociale et à la capacité de s'offrir un meilleur logement. Alors, un quartier pourrait être dominé par un certain groupe ethnique pendant un certain temps et puis, sur une période 20 à 30 ans, ce pourrait être complètement différent, poursuit-elle.

Esyllt Jones a notamment signé un livre sur la photographie de Lewis Benjamin Foote (mieux connu sous le nom de L. B. Foote), l’un des plus illustres photographes de Winnipeg. Arrivé dans la capitale manitobaine en 1902, il l’a photographiée pendant plus de 50 ans, de son essor au début du siècle à la fin de la Seconde Guerre mondiale, en passant par la grève générale de 1919.

Ses images les plus emblématiques sont celles de bâtiments de Winnipeg et de la grève. Il faisait des photos partout, de toutes sortes de choses, c’est comme ça qu’il gagnait sa vie. Il photographiait tout […] pas seulement une classe sociale, un seul lieu, un seul type de personnes , précise cependant l’historienne.

Elle tient tout particulièrement à ses images avec des personnes. Lorsqu’il photographiait des familles entières ou quelques personnes, beaucoup de ses images étaient prises dehors parce qu’il n’avait pas l’équipement pour les photos de studio classiques. Et comme il aimait photographier à l’extérieur, on peut voir les cours des gens, leurs vérandas. On peut scruter leurs expressions, la manière dont ils se situent l’un par rapport à l’autre.

Des manifestants renversent un tramway.

Cette image iconique de la Grève générale de 1919 a été prise par L.B. Foote.

Photo : Radio-Canada

Ces photos communiquent vraiment une sensibilité sur certaines périodes. Elles sont très utiles aujourd’hui pour un historien social, soutient la professeure.

Comme historienne, je veux pouvoir utiliser des photographies non pas comme des illustrations, mais comme des pièces de connaissance, comme d’autres preuves historiques, poursuit Esyllt Jones.

Pour moi, l’une des raisons pour lesquelles j’aime travailler avec des images où l’on voit des personnes, c’est parce qu’elles sont plus riches de sens que des photos de bâtiments.

EsylltJones est impressionnée par l’ambition du projet de Michael Veith et l’encourage à persévérer, même s’il met l’accent sur la photo plutôt que sur la recherche historique. Beaucoup d’archives photographiques qui ont été tellement utiles pour les historiens n’avaient jamais été créées pour cette raison, rappelle-t-elle.

Pour l’instant, Michael Veith espère continuer à inciter les Winnipégois à être curieux au sujet de leur quartier. « J’aimerais fournir plus de ressources aux personnes, pour que les nouveaux habitants d’un quartier puissent se dire : "OK, quelle est l’histoire de ce quartier?" [et trouver une réponse]. »

Michael Veith prend une photo.

Michael Veith fait une photo dans la rue Kitson, à Saint-Boniface.

Photo : Radio-Canada / Gavin Boutroy

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