Un jour, je visitais une grotte en Crète: je prends une photo des parois multicolores, et j’aperçois une fille, à quelques pas de là, qui tient son téléphone, comme moi. Sauf que sur son écran, c’est elle qu’on voyait: elle ne photographiait pas la grotte, elle se prenait, elle, sans un regard pour ce qui l’entourait. Seule au monde. Qu’est-ce que ça dit de vivre constamment à travers son propre reflet?
Maladie des temps modernes, apparue avec le téléphone portable? Il paraît que les selfies ont tué plus que les requins depuis 2008 – au moins 379 personnes: on recule, on recule… et on bascule d’une falaise, comme Narcisse est mort à force de contempler son reflet dans l’eau, non pas noyé dans l’Histoire, mais «desséché par l’amour de lui-même» (Ovide). Le narcissisme ne date donc pas d’hier, et derrière cette éternelle obsession pour sa propre image, on pourrait voir la misère de la nature humaine: d’abord, un amour de soi – exclusif – qui pousse à se détourner du monde extérieur et des autres, comme Narcisse s’est détourné de la nymphe Echo, amoureuse de lui. «La nature de l’amour-propre et de ce moi humain est de n’aimer que soi et de ne considérer que soi», disait Pascal, dénonçant aussi la «haine» de soi que cache cette image illusoire de soi-même.


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