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Peut-on habiter de nouveau une demeure de la Nouvelle-France?

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Les deux pieds dans la boue du printemps, l’écrivain Yves Beauchemin est ému de se trouver à Varennes, planté devant la demeure de ses ancêtres. Il est sans mots, le cœur gros, les mains ballantes, les yeux fixés sur les murs de pierres. L’auteur du Matou et de Juliette Pomerleau raconte avoir connu sous de plus beaux jours la maison Joseph-Petit-Dit-Beauchemin. Il n’en reste que les murs. « Je l’ai connue alors qu’elle était habitée et en assez bon état. »

En 1953, une usine de pétrochimie s’implante à proximité de la demeure Joseph-Petit-Dit-Beauchemin. La maison continue d’être habitée jusqu’en 1981. À l’époque, les vieilles dépendances de la demeure sont détruites. Afin de la protéger du pire, Québec classe in extremis la maison en 1984. Bien qu’en principe protégée par l’État, cette rare demeure de pierres du XVIIIe siècle continue de se dégrader.

Sans occupant, elle est vandalisée à de multiples reprises. Elle finira rongée par les flammes. La maison Joseph-Petit-Dit-Beauchemin est laissée à elle-même depuis des années, comme l’avait noté Le Devoir dans un dossier consacré aux oubliés du patrimoine en 2019.

Devant ses épais murs de pierres désormais sans toit, un spécialiste de la restauration, l’artisan Martin Bélanger, explique à Yves Beauchemin qu’il souhaite reprendre le bâtiment et le faire revivre sans plus tarder.

Une demeure sans terrain

Lorsqu’en 2016 la Ville de Varennes acquiert les terrains de l’ancienne usine Pétromont, la maison Joseph-Petit-Dit-Beauchemin échappe à la transaction et demeure, par une étrange pirouette juridique, propriété de la pétrolière Gulf. Contacté par Le Devoir en 2019, Gulf avait indiqué vouloir la préserver, mais rien n’a été fait avant que l’État ne réalise des travaux de sauvegarde en 2025.

Selon l’historien Jacques Dalpé, la demeure daterait d’avant 1740. Elle est, chose certaine, plus ancienne que ce qu’indique le Répertoire du patrimoine culturel du Québec. Au fil du temps, cette maison a abrité les activités de Joseph-Xavier Perrault, premier agronome de formation canadien-français.

Fait insolite : Gulf ne possède que les murs. Le terrain appartient à la Ville. Toute réoccupation supposerait donc une cession municipale du terrain. Or, « c’est le silence radio à l’Hôtel de Ville », note Dalpé.

Le contexte politique n’aide guère : le maire, Martin Damphousse, est éclaboussé par des allégations d’usage d’informations privilégiées pour négocier en secret l’achat d’un terrain, en utilisant sa fille comme intermédiaire. Il a été écarté de ses fonctions à l’Union des municipalités du Québec (UMQ) pendant que des enquêtes sont en cours.

La vie des ruines

En entrevue au Devoir, Dominic Scully, le responsable de l’urbanisme et de l’environnement pour Varennes, refuse de parler du bâtiment ancestral comme d’une maison. « Je préfère utiliser le terme “ruine” plutôt que “maison”. C’est difficile de mettre en valeur des ruines. On a des ruines qui sont là et pas de terrain. Est-ce que le conseil municipal pourrait vendre le terrain ? » Cela demeure une hypothèse, dit-il.

Le dossier ne laisse pas espérer une progression rapide. « Il y a des enjeux de conformité réglementaire qui sont complexes et assez longs », indique M. Scully. Comme on sait que la maison dépérit depuis les années 1980, n’y a-t-il pas matière à presser le pas ?

La Ville fait observer que la maison Joseph-Petit-Dit-Beauchemin se trouve pour l’instant en zone commerciale plutôt que résidentielle. « On va faire évaluer le terrain, poursuit M. Scully. C’est long. Et est-ce que ça va intéresser le conseil de vendre ? Ça reste à voir. » Il évoque aussi des délais de mise en conformité avec la MRC.

La Ville est-elle consciente que plus le temps passe et plus la structure datant de la Nouvelle-France risque de se fragiliser ? « Il y a des délais légaux attachés au projet. Il faut notamment un protocole d’entente. Il faut s’attendre à plusieurs mois d’attente », explique le responsable.

Comment protéger ?

Selon Jacques Dalpé, le président de la société d’histoire locale, la municipalité parle du patrimoine en grand bien sans forcément voir à le valoriser. « Les bottines ne suivent pas les babines », dit-il en évoquant quelques bâtiments disparus.

Pour l’ébéniste Martin Bélanger, une attente trop longue pourrait nuire à la sauvegarde de la demeure. Les hivers le long du fleuve, souligne-t-il, sont particulièrement difficiles pour les matériaux. « Je ne pensais pas m’embarquer dans une affaire pareille passé 50 ans ! C’est sûr que ça va me prendre du temps. J’ai eu des discussions intéressantes avec Gulf, mais il me faut aussi l’appui de la municipalité. »

Martin Bélanger aimerait pouvoir protéger la maison sans tarder. Il voudrait installer au moins un toit. « J’ai fait des offres. J’attends ! »

En attendant, il a signalé à la municipalité que le remblai qui a été déposé en vrac autour de la demeure a créé une mauvaise pente. Conséquence : l’eau des pluies et des neiges s’écoule vers les fondations…

Pour l’instant, la maison Joseph-Petit-Dit-Beauchemin demeure comme une grande bouche désespérée ouverte vers le ciel. « Une maison, ça a besoin d’être habitée ! » répète Martin Bélanger. « L’idée de seulement conserver les murs est mauvaise. Personne ne va se déplacer rien que pour voir ça en bordure de la route. Ça va juste tomber avant longtemps si on ne la fait pas revivre. » Jacques Dalpé est du même avis que lui.

Martin Bélanger « est quelqu’un qui est à l’évidence passionné », laisse tomber Yves Beauchemin après avoir observé sur papier les plans projetés par l’artisan et écouté ses explications vibrantes. « Quand on est devant des projets pareils, avance l’écrivain en avisant ce qui reste de la maison, ce n’est pas l’argent qui doit être considéré, mais la passion. »

Pendant des années, Yves Beauchemin s’est occupé avec passion de la préservation de demeures anciennes sur la Rive-Sud. « Combien de livres je n’ai pas écrits en essayant de sauver des maisons du Vieux-Longueuil ? On les détruisait sans scrupule. Mon grand regret, ce n’est pas d’avoir passé ce temps à m’occuper du patrimoine, mais de ne pas avoir réussi à assurer une relève assez forte du côté de sa protection. »

Au ministère de la Culture et des Communications (MCC), on se dit intéressé par les projets de mise en valeur de la maison Joseph-Petit-Dit-Beauchemin proposés par Martin Bélanger, tout en précisant que les démarches à l’égard de cette demeure relèvent pour l’instant du propriétaire actuel des lieux plutôt que du gouvernement. Le MCC se dit « ouvert à toute initiative sérieuse permettant de la préserver et de la mettre en valeur ». Mais pour le ministère, « la priorité demeure la protection et la mise en valeur de ses composantes patrimoniales, incluant les murs de pierres, mais également l’ensemble des éléments qui contribuent à son intérêt historique ».

Pour l’écrivain Yves Beauchemin, cette maison est un symbole. Il voit dans la route longeant le fleuve l’une des grandes erreurs des infrastructures québécoises des années 1960, qui n’a jamais été corrigée. Il raconte en avoir parlé avec René Lévesque. « Un jour, je lui faisais remarquer comment le développement routier le long du fleuve avait privé toute notre société du fleuve et dévalorisé, du même coup, quelques-uns des plus beaux bâtiments des municipalités riveraines. Lévesque m’a dit : “C’est vrai. Nous avons commis une grave erreur.” Ce qu’on a laissé devenir la maison Beauchemin, c’est une partie de cette erreur. »

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