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Parler ou ne pas parler de langue dans les médias?

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Le temps doux ramène dans son sillage la bien-aimée rubrique Point de langue, avec pour guide la professeure Mireille Elchacar. La lexicologue québécoise vous invite à penser le français autrement, dans une formule à mi-chemin entre l’essai et la vulgarisation scientifique.

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« Plus qu’à taper sur une rondelle avec un bâton, le véritable sport national des Québécois consiste à parler de la langue. » Cette phrase écrite par Marty Laforest dans son essai États d’âme, états de langue, dont la première édition est parue en 1997, est toujours vraie aujourd’hui.

Discussions sur l’avenir du fait français en Amérique, inquiétudes quant à la qualité de la langue : nul n’est surpris de voir ces sujets débattus sur la place publique. Plus surprenant toutefois est le fait que contrairement à ce qu’il se passe pour d’autres domaines, les spécialistes de l’étude scientifique de la langue, les linguistes, n’étaient jusqu’à récemment pas souvent sollicités par les médias.

Plusieurs raisons peuvent expliquer cette absence relative, à commencer par une méconnaissance de la discipline et par une réticence des linguistes eux-mêmes. La manière la plus convenue de parler de la langue dans les médias a longtemps été de s’alarmer pour son avenir et sa qualité. Or, la réalité étayée par la recherche est souvent plus nuancée.

Faussetés

Prendre la parole pour tempérer les inquiétudes peut être perçu comme un manque d’attachement ou un désaveu envers notre langue, image infidèle que les linguistes n’ont pas nécessairement envie de refléter. Cela ne signifie pas qu’aucun linguiste n’ait jamais pris la plume. Marty Laforest a ouvert le bal avec son essai, qui est en fait une réplique à un livre de Georges Dor.

Mû par un amour immense de la langue, Dor est malheureusement tombé dans le panneau en colportant des faussetés dommageables (le français québécois n’a pas de structure, s’articule en une prononciation molle et ne contiendrait qu’environ 300 mots), assez difficiles à lire pour un linguiste. Le conjoint de Laforest lance à celle-ci un défi : plutôt que de se fâcher seule dans sa cuisine, pourquoi ne répondrait-elle pas publiquement en rectifiant les faits ?

Laforest a plongé alors que peu de linguistes intervenaient sur la place publique à l’époque, elle qui est timide de nature. Alors pourquoi se lancer, lui ai-je demandé lors d’un entretien ? « Un peu par devoir. Parce que la langue intéresse les gens, et que nous sommes les spécialistes de la langue. Il y a un devoir de redonner à la société. »

Ça n’a pas été facile. Même si son essai est un immense succès pour le genre (il a été réédité deux fois depuis sa première parution), les critiques furent nombreuses. Dor a même refusé de lui serrer la main lors d’un débat télévisé.

Discours dominant

Si Laforest s’attendait à une certaine critique, elle admet avoir toutefois eu un choc lorsqu’elle a pris conscience que même des faits et des données issues de la recherche ne venaient pas à bout de certaines idées reçues tenaces : « J’ai appris qu’on ne vainc pas les croyances par des arguments scientifiques. »

Difficile, par exemple, d’ébranler la conviction que l’existence de formes familières ou populaires, comme « char » ou « chu » — prononciation québécoise populaire de « je suis », tant décriée par Dor — ne constitue pas une menace pour le français. Et difficile de tenter d’expliquer l’origine et le fonctionnement des formes populaires sans se faire accuser d’en faire la promotion.

Comme les linguistes n’ont pas souvent répondu présent lors de débats linguistiques, la place a été occupée par d’autres : c’est le discours puriste qui s’est infiltré là où le discours scientifique n’est pas allé. Ne valoriser que le registre standard ou soutenu, s’opposer à tout changement de la norme ou de l’orthographe : c’est ce type de discours qui a largement dominé quand il était question de langue au Québec.

Il ne faut pas confondre norme et purisme : personne ne nie l’importance d’avoir une norme, un registre standard. Le purisme, pour sa part, va jusqu’à « sacraliser la norme, éventuellement jusque dans le respect des formes les moins rationnelles », comme l’exprime la sociolinguiste Françoise Gadet.

On pourrait considérer le fait de refuser la rectification de l’orthographe, qui suggère d’écrire « crèmerie » plutôt que « crémerie » pour refléter la prononciation contemporaine, ou de s’opposer à la modernisation des règles d’accord du participe passé, qui ne s’appuient ni sur la grammaire ni sur l’histoire du français, comme une forme de purisme (lorsqu’on veut maintenir ces règles en connaissance de cause, bien sûr).

Nuances

Pour sa part, le sociolinguiste Wim Remysen, professeur à l’Université de Sherbrooke et nouveau récipiendaire de l’Ordre des francophones d’Amérique, a d’abord hésité à répondre aux demandes des médias. C’est que la fugacité de la prise de parole publique laisse peu de temps pour développer sa pensée ou nuancer alors que les sujets linguistiques sont souvent polarisants.

En tant que phénomène éminemment social, la langue nous échappe en partie. La variation est au cœur des travaux de Remysen. Or, il est très difficile de l’étudier dans sa totalité : « Nos corpus ont toujours des limites. Certains groupes de locuteurs restent dans notre angle mort. » Il peut en résulter un décalage entre les attentes d’un journaliste et les explications, partielles, que le linguiste peut fournir.

Par ailleurs, les mots peuvent revêtir un sens différent pour le linguiste et pour le grand public, même des mots en apparence consensuels, à commencer par le mot langue lui-même. Pour le linguiste, la langue correspond à toutes ses manifestations, dans tous les registres alors que pour le grand public, elle équivaut parfois à la langue écrite soignée.

Wim Remysen sent toutefois que la vision de la langue a changé de manière positive ces dernières décennies. La légitimité des usages québécois, qui ne se limitent pas à la langue familière ou populaire, est davantage admise. Il termine notre entretien par un souhait, « que les journalistes continuent de faire appel à des linguistes pour des questions de langue ». Je ne peux que joindre ma voix à la sienne afin de créer un pont entre les linguistes et les Québécoises et Québécois, qui ont en partage l’amour de la langue.

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