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«Parachute libre»: guerre de territoire à la maison de retraite

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Pierrette Robitaille a bien failli ne pas célébrer sur scène les 50 ans d’une carrière qu’elle aura pourtant beaucoup consacrée au théâtre. En jouant Le terrier, de David Lindsay-Abaire, en 2019, la comédienne avait décidé de prendre sa retraite des planches. « Je trouvais que j’étais à un âge où je pouvais arrêter, laisser la place aux autres, explique-t-elle. Et il fallait que je vive autre chose. Ça faisait un bout de temps que j’y pensais. Le théâtre, c’est extrêmement difficile à faire, il faut avoir une santé de bœuf. Et j’ai fait beaucoup de tournées. »

Or, c’est justement un texte du même dramaturge américain, qu’elle aime énormément, qui l’a convaincue de revenir sur scène, au théâtre du Rideau vert. « Il fallait que je le fasse. Ça a été un coup de foudre. Et j’ai l’impression qu’il va y avoir un “avant” et un “après” Parachute libre. Je vis là quelque chose de tellement intense que ça me change. Mais vous savez, quand on joue, ça nous change tout le temps. Ces 50 années de métier, elles m’ont formée, appris. » Reste que l’actrice chevronnée se trouve « culottée » de relever le défi de ce rôle. « Il y a des attentes. Alors je fonce. Je me donne du plus profond de moi. »

La pièce, créée en 2015, raconte la cohabitation mouvementée entre deux femmes très différentes (Robitaille et Muriel Dutil) dans une résidence pour personnes âgées. On va découvrir en cours de route les drames enfouis de leur passé. L’auteur de Du bon monde a l’art de marier humour, parfois cinglant, et émotions. Le metteur en scène Martin Faucher décrit l’univers de Parachute libre (Ripcord en version originale) comme un étonnant mélange de burlesque, de Bugs Bunny et d’Ingmar Bergman. « Et il faut passer de l’un à l’autre. C’est là la richesse et l’intelligence de la pièce. Avec des personnages encore plus complexes que ce que j’avais pensé de prime abord. Il y a une immense humanité dans cette œuvre », confie-t-il.

David Lindsay-Abaire « approche l’être humain de façon tellement vraie, simple », renchérit Mme Robitaille. « Et ses personnages, on les connaît. Alors que les gens âgés sont souvent jugés. Parce qu’on ne sait pas qui ils sont. » L’interprète imite l’« épouvantable » ton infantilisant avec lequel on leur parle parfois : « Ma p’tite madame, regardez donc si elle est en forme ! » « Il y a un jugement causé par l’apparence. Et ça me fait du bien de montrer des femmes fortes, qui se battent après avoir vécu quelque chose d’intense dans leur vie, et ce qu’elles deviennent. Et ce qu’elles vont encore devenir. »

Pierrette Robitaille résume la métaphore de la vie que lui évoque le titre de la pièce. « En naissant, on saute dans le vide, dans l’inconnu, et arrivé au fond, c’est fini. Alors tu fais une chute libre, et en tirant la petite corde du parachute — qui ralentit la course —, tout à coup, il se passe quelque chose qui nous arrête, qui nous fait vivre intensément. Et parfois, c’est une autre personne qui peut tirer cette ficelle pour nous. C’est ce qu’on voit dans la pièce et que je trouve magnifique. Et ça peut être ça, nos vies : avoir la chance de rencontrer des gens qui adoucissent notre chute. »

Selon Faucher, le spectacle « parle aussi du pouvoir d’émerveillement, peu importe notre âge ». « Ces femmes ont encore cette faculté et de la vivacité. La pièce nous enseigne aussi comment apprécier le potentiel des choses. » Un potentiel qui n’est certes pas le même qu’à 20 ans. « Mais s’il est vécu pleinement, il est aussi vibrant. Et tu l’apprécies encore plus. Parce que c’est peut-être plus rare. Dans le vieillissement, il y a des bouts qui ne sont pas super. Mais en même temps, il y a d’autres choses. »

Moi et l’autre…

Solitaire et adepte de lecture, Alice ne supporte pas de partager sa chambre. Mais Marilyn, sa nouvelle colocataire à l’optimisme inébranlable, résiste à toute tentative de se faire chasser. Afin de résoudre ce conflit, le duo fait un pari qui ira très loin…

Pierrette Robitaille décrit son personnage comme une femme « qui a vécu des choses difficiles, et a décidé de vivre pour elle-même ». « Elle ne veut rien savoir des autres. En même temps, elle a beaucoup d’humour. Elle est très cynique dans ses jugements sur autrui. »

Pour Martin Faucher, cette Alice aigrie est en survie. « Elle a été si [blessée] par la vie qu’elle se protège. On se rend compte qu’elle a été obligée à la solitude. Et ça lui convient. Les personnes âgées, on veut souvent que ce soit comme un gros camp de vacances : tout le monde ensemble, on est bien. » Ce qui ne sied pas à tous. Un respect de l’individualité, du désir personnel de conduire sa vie qu’on tend à oublier. « Respecter comment l’autre veut vieillir, la pièce parle de ça aussi. Et c’est ce qu’Alice développe : une autonomie. Mais le personnage est paradoxal, c’est ce qui est intéressant. Et durant la pièce, on la voit évoluer. »

Pour décrire ce duel jouissif entre deux dames pleines de ressources, le metteur en scène n’est pas à court de références : il le compare à Laurel et Hardy, au Drôle de couple de Neil Simon, à « l’intelligence des films de Billy Wilder, d’Ernst Lubitsch au niveau du pétillant des dialogues ». « L’auteur se nourrit de différents courants de comique et de théâtre américain, avec sa propre couleur, qui est complètement en phase avec 2026. »

L’ex-directeur artistique du Festival TransAmériques, qui signe son premier spectacle professionnel d’envergure depuis 10 ans, se mesure ici à des défis de mise en scène : les péripéties du récit le transportent dans divers lieux, parfois étonnants. « Quand on lit la pièce, elle est hyperefficace pour glisser d’un univers à l’autre. Il fallait garder la même vivacité scénique. C’est là que je suis content d’avoir vu autant de spectacles dans ma vie ! (rires) Il y a là des éléments qui, pour moi, [relèvent] de l’univers de Robert Gravel, Durocher le milliardaire. D’autres qui sont plus burlesques. Et il y a un côté bande dessinée dont il faut aussi tenir compte. » Content des solutions trouvées, Faucher travaille pour la première fois avec un plateau tournant.

Enfin, Parachute libre mise sur le « plaisir du jeu théâtral ». Une interprétation pas uniquement naturaliste, portée par ses deux vedettes et les autres interprètes : Geneviève Alarie, Mathieu Gosselin, Éric Robidoux et Ismaïl Zourhlal.

Vieillir dans la dignité ?

Pour avoir fréquenté une RPA et un CHSLD pour sa mère, Martin Faucher n’est pas tendre sur le traitement réservé aux aînés. « Notre société est un échec par rapport à comment bien vivre avec des gens qui ont un passé, un présent, et aussi un futur. Et la qualité de vie n’a rien à voir avec la [richesse]. Il s’agit du contact humain. Et de comment valoriser ceux qui travaillent auprès des personnes âgées, dans ces endroits-là — financièrement aussi. De ne pas y consacrer les ressources qu’il faut, pour moi, c’est catastrophique. » « Il n’y a pas beaucoup de respect, note pour sa part Pierrette Robitaille. Parce qu’on n’apporte plus d’argent, qu’on n’est plus productifs, on est traités comme tel. »

Mais, tempère le metteur en scène, « la pièce dit aussi que vieillir, c’est une question de responsabilité personnelle. C’est là que, pour moi, il est extraordinaire de travailler avec Pierrette et Muriel : elles ont fait du théâtre toute leur vie. Mais par moments, je leur donne des notes comme si elles commençaient leur formation ». Il s’étonne de devoir redire des consignes de base. « Mais on recommence à zéro. Et c’est ça, faire du théâtre : de l’artisanat. La pièce est nouvelle pour elles, et pour moi aussi. Il n’y a plus d’âge, soudainement. On est en train de créer un objet, et on ne sait pas trop ce que c’est. On est dans une effervescence. »

La comédienne estime avoir été gâtée dans son métier. « J’ai don’ eu de beaux personnages. Et beaucoup de femmes différentes. Mais je n’ai jamais rêvé de jouer tel personnage. Moi, ce qui me nourrit dans ce métier, c’est qu’on me voie dans un rôle. » Les offres la surprennent toujours.

Parlant de longue carrière impressionnante, Parachute libre devient la dernière pièce programmée par l’ex-directrice artistique Denise Filiatrault. Pour Martin Faucher, il est très cohérent de boucler son cycle de 20 ans au Rideau vert par cette pièce dramatico-comique. « Quand on regarde sa carrière, elle aura été très drôle, mais avec quelques rôles tragiques d’une grande profondeur. Je trouve que cette pièce contient beaucoup de choses que cette femme a apportées à la vie théâtrale au Québec. »

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