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Où se planquer?

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À quoi bon, des vacances d’été en temps de crise mondiale ? Normalement, j’aurais rédigé cette chronique ragaillardi par une période de loisir et soutenu par l’anticipation optimiste qui accompagne généralement la rentrée, ce créneau de renouvellement qu’on ressent malgré l’hésitation, voire la peur, de reprendre le travail et la monotonie du quotidien.

Mais comme mon répit estival a été brusquement interrompu par des événements désagréables, mon humeur m’oblige à engager une réflexion moins sereine. Je ne parle pas forcément de la possibilité, affichée sur la couverture du 17 août de la revue britannique Spectator World, d’une troisième guerre mondiale déclenchée par le bourbier iranien, la guerre russo-ukrainienne et la saisie de territoires au Liban par Israël. Fils de la guerre froide, j’ai tendance à me moquer des chats peureux qui annoncent une catastrophe au moindre sursaut du monde politique. Sous la menace constante d’une guerre nucléaire entre les États-Unis et l’Union soviétique, j’ai développé très jeune un scepticisme sain à l’égard des déclarations manipulatrices de politiciens voulant renflouer les caisses d’un complexe militaire-industriel redevable au Pentagone et aux commissions des forces armées des deux chambres du Congrès.

Toutefois, Trump pèse lourd dans la balance avec son comportement dément, bien sûr, mais aussi avec son habitude de cracher en pleines « négociations » des phrases désordonnées et d’insulter ses ennemis présumés (l’Iran, la Chine, le Canada), ainsi que ses amis traditionnels (l’Europe, Israël, le Canada), tous désorientés par l’illogisme du chef de file du « monde libre ». Quelque chose pourrait en effet exploser du jour au lendemain sur une perception erronée. Face au chaos du trumpisme, on se sent plus vulnérables, et moins capables de réagir rapidement en cas d’urgence.

En revanche, je me suis toujours considéré comme chanceux de posséder un passeport français — justement pour fuir, avec ma famille, si vraiment ça saute. Mais voilà, mon refuge est accablé par une calamité climatique. Quelques jours avant notre départ pour la France, nous avons vu les images des murs de flammes qui balayaient le cap Ferret, ainsi que celles, plus proches de notre destination, nous parvenant du massif du Gros Bessillon, dans le Var. Le Muy, atteint par le feu, n’est pas si loin de Gassin, surtout en comptant le Mistral, qui peut emporter les cendres à des vitesses extraordinaires.

De surcroît, la canicule prolongée n’aidait pas au combat mené par les pompiers. Une riveraine, épouse d’un paysagiste et vigneron porté volontaire pour surveiller les terrains asséchés, m’a texté pour me faire part de « l’angoisse des feux à [leurs] portes » et de « la grosse chaleur épuisante ». Effrayés, nous avons annulé notre voyage. Quelques jours plus tard, le préfet du Var annonçait que le feu au Muy était né du sale travail d’un humain. Je me trouvais donc coincé entre un incendiaire anonyme, impatient de brûler le beau paysage, et un chef d’État incendiaire, avide de mettre le feu à la Constitution.

Malheureusement, esquiver les incendies dans le Midi ne garantissait aucunement qu’on reste à l’abri des feux de forêt en Amérique du Nord. S’il n’y avait pas une nouvelle guerre mondiale, il semblait qu’un incendie gigantesque avait encerclé la terre. Déjà, des feux dans l’ouest du Canada avaient envoyé des panaches de fumées âcres et malsaines jusqu’à la porte de notre immeuble à Manhattan. Le 16 juillet, je me suis retrouvé en voyage d’affaires à Chicago, au moment même où le niveau de pollution était le pire de tous ceux enregistrés cet après-midi-là dans les villes majeures du monde, selon la société suisse IQAir. Au centre-ville, qu’on surnomme « Loop », l’atmosphère se présentait sous un gris foncé, jaunâtre, dégueulasse et difficile à respirer.

Où se planquer ? Comment réfléchir à de tels scénarios qui — sans trop exagérer — semblent indiquer la fin du monde ? Il y a eu, je le reconnais, la lecture, qui m’a permis de songer et de sourire sur une belle plage de Long Island : le dernier tome de Proust, le nouveau roman d’Éric-Emmanuel Schmitt, Juste après Dieu, il y a papa et l’incontournable Simenon. Il y a également eu l’apport des copains pragmatiques, ou simplement plus éclairés, qui m’ont permis de repenser les idées reçues, y compris celles entourant les prétendus cataclysmes. Une amie journaliste française, par exemple, avait passé « un mois divin en Normandie, qui est presque devenue la nouvelle Côte d’Azur » suivi par une visite à Chamonix, dans les Alpes, où il faisait décidément moins chaud.

Toutefois, c’est la comédienne Isabelle Huppert qui a le mieux restauré ma perspective déséquilibrée, vue à l’Alliance New York, après la projection du film de Claude Chabrol, Rien ne va plus, dans lequel elle joue une arnaqueuse sympa, en partenariat avec un escroc aussi malin et encore moins fiable qu’elle. L’intelligence n’a pas manqué à la grande vedette dans son entretien en anglais avec le cinéaste Ira Sachs, qui a foiré sur une question concernant les relations possiblement « intimes » d’Huppert avec Chabrol. Décontenancé par la première réponse de l’actrice, Sachs a précisé « intimes » dans le sens d’émotionnels, et Huppert a répliqué du tac au tac : « Je ne l’ai jamais compris dans le sens physique, je ne suis pas si bête. » Des rires bruyants ont fusé, suivis d’une question d’un spectateur morose sur le déclin déprimant de la lecture et de la fréquentation des cinémas. « Eh bien, vous voilà. Ça, c’est la réponse. » Des rires de soulagement et des applaudissements ont retenti. « Peut-être que c’est bien de dire que ça va mourir, juste pour le tenir en vie. »

C’est pareil pour la République américaine ; et pareil pour la planète.

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