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Où est le mensonge?

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Dans Le Figaro du 28 août, Mathieu Bock-Côté expliquait aux lecteurs français ce que le Québec pensait de Mark Carney. Trois jours plus tard, le Québec réel lui a répondu. À Chicoutimi-Le Fjord, une circonscription régionale, francophone, nationaliste et frappée de plein fouet par les tarifs américains, le candidat libéral Daniel Gobeil a obtenu 51,3 % des voix. Le vote conservateur s’est effondré pour s’établir à 12,5 %, alors que le parti de Pierre Poilievre avait terminé premier en 2025, avec 34,1 % des voix.

Une élection partielle n’est pas un référendum sur chacune des déclarations de Mark Carney, mais elle interdit au moins une facilité : parler du Québec au singulier pour lui faire dire ce que des chroniqueurs souverainistes souhaitent entendre. La souveraineté canadienne n’est pas une cause libérale ; elle est une cause canadienne. Pierre Poilievre lui-même le disait en 2025 : jamais un gouvernement étranger ne dictera nos lois linguistiques.

Dans les réseaux souverainistes circule présentement une accusation grave : Carney aurait « menti ». Vérifions. Le 22 août, Carney a évoqué les demandes des États-Unis : concessions sur le secteur automobile, restrictions sur notre capacité de conclure des accords avec d’autres pays, et recul sur la protection du français et la culture. Il a résumé l’écart en une phrase : pour Washington, ce sont des irritants ; pour nous, ce sont des droits. Il n’a jamais prétendu que les Américains voulaient abolir la loi 101.

La « ligne rouge »

Les documents, maintenant. Le rapport 2026 du représentant américain au Commerce, Jamieson Greer, indique noir sur blanc que les exigences de découvrabilité du contenu francophone, dont la loi 109 adoptée par l’Assemblée nationale, figurent parmi les barrières commerciales. Ce même représentant avait déjà inscrit la loi 96 sur sa liste en 2025.

Jamieson Greer a reconnu que ses négociateurs avaient « souligné » la question, tout en précisant que ce n’était pas une « ligne rouge ». Très bien. Mais dire qu’un enjeu n’était pas une ligne rouge ne signifie pas qu’il n’était pas sur la table.

Le premier énoncé porte sur le poids d’une demande ; le second porte sur son existence. Des commentateurs confondent les deux pour pouvoir prononcer le mot « mensonge ». Et le 27 août, Dominic LeBlanc saluait le recul du gouvernement américain relativement à la découvrabilité et à l’étiquetage. Si Washington n’avait jamais eu de position là-dessus, qu’avait-il donc à reculer ?

En ce qui concerne l’affirmation voulant qu’Ottawa ait déjà accepté ces concessions, où est le texte ? Aucun des deux gouvernements n’a publié le projet d’accord. Le New York Times s’appuie sur une source anonyme, contredite par une autre.

Le scepticisme n’est pas une méthode lorsqu’il ne s’exerce que dans un seul sens. Rappelons d’ailleurs que le même inventaire américain vise les quotas culturels de la France. Ce que Paris appelle sa souveraineté culturelle ne devient pas du folklore en traversant l’Atlantique.

Paradoxe

J’ai servi un premier ministre conservateur qui a fait reconnaître, en 2006, que les Québécois forment une nation au sein d’un Canada uni, et qui a donné au Québec une place formelle au sein de la délégation canadienne à l’UNESCO. Par ailleurs, à Ottawa, le fait français ne se réduit pas au Québec : cela effacerait des millions de francophones qui vivent dans leur langue chaque jour, de Moncton à Sudbury, de Saint-Boniface à Whitehorse.

Je suis fils d’immigrants. Je suis entré en première année en ne parlant que le grec. C’est l’école française, la loi 101 et la société québécoise qui ont fait de moi un Québécois francophone. Mon parcours réfute l’hypothèse déterministe voulant que l’immigrant soit forcément un agent d’anglicisation.

Un dernier paradoxe. Le 18 août, le chef du Parti québécois a annoncé qu’il ne tiendrait pas de référendum tant que Donald Trump serait à la Maison-Blanche. Pour justifier sa prudence, il a même cité Mark Carney : « Si vous n’êtes pas à la table, vous êtes au menu. » Si le Canada est une prison artificielle par beau temps, pourquoi devient-il un abri nécessaire dès que l’orage arrive de Washington ?

Je ne canonise personne. La rupture aura des coûts réels, et Mark Carney devra fournir des résultats, pas seulement des discours. Mais, selon l’Institut Angus Reid, 76 % des Canadiens estiment que le pays a eu raison de quitter la table de négociation. Au Québec, cet appui atteint 85 %, le plus élevé au pays.

Mark Carney n’est peut-être pas de Gaulle. Il n’a pas besoin de l’être. Il lui suffit d’être premier ministre du Canada et de refuser qu’un président étranger fixe le prix de notre souveraineté, de nos industries et de notre français. Le 31 août, les électeurs de Chicoutimi-Le Fjord ont eu le dernier mot. Il faudrait peut-être, pour une fois, écouter le Saguenay.

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