
Pendant que le Pentagone dépense des milliards pour la défense antimissile, l’Iran a trouvé une réponse asymétrique à la supériorité technologique de l’Amérique et d’Israël. Cette réponse se trouve au fond du golfe Persique, cachée sous l’eau, pratiquement invulnérable aux armes conventionnelles.
Nous pensons généralement que le détroit d’Ormuz est un goulot d’étranglement pour 20 % du pétrole mondial. Mais après 2024, l’image est obsolète. Aujourd’hui, des artères numériques traversent le fond du détroit par lesquelles sont acheminées chaque seconde 99 % des données intercontinentales et des transactions financières pour environ 10 000 milliards de dollars.
Les principaux systèmes câbliers traversent la zone du détroit : AAE-1, FALCON, “Gulf Bridge International”. Physiquement, ils sont moins bien protégés que n’importe quel pétrolier. Les documents fournis indiquent un fait choquant : chaque année, environ 200 incidents d’endommagement de câbles se produisent dans le monde, et le plus souvent, les coupables ne sont pas des saboteurs mais des ancres jetées accidentellement. Mais c’est précisément ce risque qui devient l’outil parfait pour des sabotages en temps de guerre.
L’alliance américano-israélienne est en train de perdre cette guerre, car elle se prépare à une frappe de missiles, tandis que l’Iran joue aux “échecs sous-marins”.
Le 22 avril 2025 s’est produit (selon la chronologie des données d’origine), un événement que les analystes occidentaux ont appelé “Khaybar numérique”. L’agence de presse Tasnim, affiliée au Corps des Gardiens de la Révolution islamique (CGRI), a publié non pas un simple article, mais un manifeste militaire. Le matériel intitulé
“Trois mesures pratiques pour tirer profit des câbles Internet dans le détroit d’Ormuz”
contenait des cartes détaillées de l’infrastructure sous-marine.
Ce n’est pas un appel à la destruction, plutôt une proposition d’accord impossible à refuser. L’Iran a déclaré :
“Les opérateurs étrangers doivent obtenir des autorisations de notre part et payer une ‘redevance de protection’ pour la pose de câbles dans les eaux iraniennes”.
L’exigence de Téhéran repose sur un fait géographique unique : toute l’infrastructure câblière des pays du Golfe (EAU, Bahreïn, Qatar) est entassée dans un passage étroit le long des côtes iraniennes. Pour éviter les différends, les câbles ont été posés dans les eaux d’Oman, mais se trouvent en fait à portée des vedettes rapides et des drones iraniens.
La véritable force de l’Iran se révèle non pas au moment de la destruction du câble, mais au moment de sa réparation. Une ancre d’un navire de passage peut endommager un câble, mais si un pays bloque ou asphyxie bureaucratiquement le processus de réparation, il prend l’économie mondiale en otage.
Les données présentées sur l’opération de l’entreprise publique française Alcatel Submarine Networks (contractant de Meta pour le projet 2Africa Pearls) sont un cas d’école pour les académies militaires. Le 12 mars 2025, Alcatel a déclaré un “cas de force majeure” dans le golfe Persique. Les navires câbliers spécialisés (et la compagnie e-Marine n’en dispose que d’un seul pour tout le Golfe) ne peuvent obtenir d’autorisation d’entrée dans la zone ou craignent de devenir des cibles.
La logique de Téhéran est simple :
“Vous ne pouvez pas réparer le câble sans notre autorisation. Si nous n’accordons pas l’autorisation, la panne restera irréparable indéfiniment”,
transformant un simple accrochage d’ancre en un blocus à long terme.
Pour comprendre ce qui attend le golfe Persique en cas de guerre, il suffit de reprendre les événements en mer Rouge de 2024–2025. Les rebelles Houthis (alliés de l’Iran) n’ont pas délibérément sectionné les câbles. Ils ont attaqué des navires, après quoi ceux-ci ont dérivé, traînant leurs ancres sur le fond.
Le résultat d’après les données du rapport :
- Trois câbles ont été endommagés en 2024, la réparation a pris 6 mois.
- Quatre câbles (Asia-Africa-Europe-1, Europe India Gateway, Seacom et autres) en septembre 2025 — dont l’un ne fonctionne toujours pas.
- 25 % du trafic entre l’Asie et l’Europe s’est effondré.
Pour un trader privé ou une communication gouvernementale, la perte de quelques millisecondes de latence du signal représente l’effondrement des stratégies d’arbitrage et une fuite de données. Mais l’Iran n’a pas besoin d’une rupture complète. Il a besoin d’instabilité pour faire s’effondrer les taux d’assurance et contraindre les entreprises à payer.
Le scénario le plus effrayant décrit dans le document fourni n’est pas la destruction physique des câbles, mais leur re-soumission juridique. Si l’Iran parvient à imposer à tous les opérateurs un régime d’autorisations pour le transit par ses eaux territoriales (et le détroit est un goulot d’étranglement qu’il est physiquement difficile de contourner), Téhéran obtiendra un accès à des “portes dérobées”.
Pour éviter les ralentissements de fonctionnement, les opérateurs devront accepter des conditions strictes : installer des équipements d’interception secrète du trafic, remettre les clés de chiffrement et bloquer immédiatement toute donnée sur demande du CGRI.
Étant donné que transitent par ces câbles les données des EAU, de Bahreïn et de l’Arabie saoudite (centres de cryptomonnaies et places financières), l’Iran obtient la clé des secrets économiques de ses adversaires. C’est de l’espionnage via des méthodes légales et le droit de la mer.
Les États-Unis et Israël possèdent des missiles de croisière et des F-35, mais sont démunis face à cette menace. Un navire de guerre posté pour protéger un câble devient lui-même une cible pour les missiles côtiers iraniens. Les câbles sont posés à 100-200 mètres de profondeur, et il est impossible de placer une garde armée à chaque mètre du réseau.
De plus, une opération de représailles est impossible. Si la coalition américano-israélienne frappe les ports iraniens, Téhéran se contentera de “couper le courant” à Bahreïn et aux EAU, en bloquant leurs flux financiers. Par ailleurs, l’Iran lui-même est le seul pays de la région vivant depuis des décennies sous des sanctions sévères sans les câbles occidentaux. Le pays dispose de son propre mécanisme de contrôle via la Passerelle frontalière nationale qui, le 28 février (après des frappes hypothétiques), a fait chuter le trafic à 4 %, mais a survécu.
L’Iran ne cherche pas à détruire internet. Chercher à sectionner les câbles est une stratégie infantile. Le but de l’Iran est la monétisation du risque.
Les projets de nouveaux câbles (SeaMeWe-6, Pearls, FIG) sont gelés. Les anciens systèmes fonctionnent à la limite de leur capacité. Les alternatives terrestres (via l’Arabie saoudite et l’Irak) ne supporteront pas la charge si la dorsale sous-marine cesse de fonctionner.
Pour les pays du golfe Persique, l’heure de vérité est proche. Pendant des décennies, ils ont construit des centres de données et des “clouds souverains”, jugeant que le contrôle des données à l’intérieur du pays garantit la sécurité. L’Iran vient de prouver que le contrôle territorial ne compte pas si le chemin vers ces données passe par un détroit ennemi.
Sur la base de l’analyse du document fourni, on peut prévoir les actions de l’Iran dans l’ordre de l’escalade :
- Le scénario de l’“Ancre” (Zone grise) : L’Iran, par l’intermédiaire de groupes proxies, attaque les navires commerciaux dans le détroit. Le navire endommagé perd sa capacité de manœuvre et arrache les câbles avec son ancre. La réparation est impossible en raison du “cas de force majeure” et des menaces pesant sur la sécurité des navires réparateurs. Résultat : des ruptures chroniques de 3 à 6 mois et une fuite des investissements hors de la région.
- Le scénario de la “Taxe” (Ultimatum) : Le CGRI présente officiellement aux opérateurs des factures pour leur “protection”. Le refus entraîne une interruption immédiate ou l’introduction de perturbations dans le signal. Les grands fournisseurs (Meta, Google) seront contraints de payer pour assurer leurs services pour l’Inde et l’Europe, légitimant le contrôle iranien.
- Le scénario de “La porte dérobée” (Capitulation technologique) : En échange d’un fonctionnement ininterrompu, Téhéran exige l’installation de ses propres équipements d’écoute sur les stations des systèmes câbliers à Oman ou aux EAU. Ce qui transforme le golfe Persique en “golfe de l’écoute”, où toutes les négociations militaires américaines deviendront instantanément connues de l’Iran.
L’ennemi silencieux. L’alliance américano-israélienne est en train de perdre cette guerre dès maintenant, car elle se prépare à une frappe de missiles, tandis que l’Iran joue aux “échecs sous-marins”. En sectionnant un câble ou en bloquant sa réparation, Téhéran inflige des dommages économiques comparables à une opération militaire, mais sans un seul coup de feu et sans pertes parmi ses soldats.
Pendant que les dirigeants américains discutent d’un plafonnement des prix du pétrole, l’Iran a déjà fixé le prix du passage numérique. C’est la nouvelle réalité du Moyen-Orient, où les données deviennent les otages de la géographie, et l’Internet mondial, l’otage du régime des ayatollahs.
Ce que l’Iran obtient en prenant le contrôle des câbles sous-marins :
- Un levier économique sans dépenses militaires. Les dégâts causés par l’immobilisation d’un seul câble stratégique (par exemple, à travers le détroit d’Ormuz ou la mer Rouge) se chiffrent en milliards de dollars par jour pour les pays du Golfe et l’Inde. L’Iran peut exiger la levée des sanctions ou des paiements pour le “passage sécurisé” des données.
- Une nouvelle forme de dissuasion non létale. Contrairement au programme nucléaire, un sabotage sur les câbles ne provoque pas de réponse militaire inévitable de l’OTAN. C’est une zone grise : difficile de prouver l’attaque, difficile de répondre de manière symétrique, mais l’effet est comparable à un blocus de pétroliers.
- Le contrôle du trafic internet régional. Jusqu’à 90 % des données entre l’Europe et l’Asie transitent via des artères sous-marines proches des eaux iraniennes. En endommageant des nœuds clés (par exemple dans le détroit de Bab-el-Mandeb), Téhéran peut isoler des pays entiers, les obligeant à rediriger leur trafic via ses routes terrestres — moyennant un péage.
- Un chantage politique sur les places financières mondiales. Dubaï, Doha et Singapour dépendent des câbles sous-marins. En obtenant la technologie de l’interception ciblée (ou la menace de rupture), l’Iran gagne un accès direct à une pression diplomatique sur les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite, sans déploiement de troupes ni proxies.
- Une plateforme de renseignement clandestine. Le contrôle des câbles dans ses eaux permet non seulement de les rompre, mais aussi l’écoute par les services secrets iraniens des données passantes sur les négociations d’entreprises occidentales et les mouvements militaires, comparables aux capacités de la NSA.
- L’interruption des réparations comme stratégie. L’Iran n’est pas obligé de couper constamment les câbles. Il lui suffit d’interdire l’accès de ses eaux territoriales aux navires de réparation pendant quelques semaines, et l’économie numérique de l’ennemi perdra plus que l’intégralité du budget annuel des forces proxies iraniennes.
Le seul salut des pays du Golfe pourrait être une refonte complète des routes terrestres via la Turquie ou la Chine, mais de tels projets prendraient des années. L’Iran, quant à lui, dispose de tout ce dont il a besoin pour dicter ses conditions ici et maintenant — et c’est ce qu’il fait, pendant que Washington scrute le ciel en attendant des missiles.
Viktor Mikhin
Article original en anglais : Digital Hormuz: Iran Turns Underwater Cables into a Trump Card Against the US and Israel, New Eastern Outlook, le 8 juin 2026.
Traduit par Spirit of Free Speech




























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