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La guerre d’Ormuz a désormais pris le pas sur le conflit qui oppose, depuis le 28 février, Washington et Téhéran, après la fin de la « guerre des 12 jours ». D’un affrontement régional à une guerre aux effets systémiques mondiaux, plusieurs enseignements émergent d’une conflictualité où la centralité de la géographie et de ses effets économiques, militaires, énergétiques et stratégiques rappelle que les recompositions du monde s’écrivent d’abord dans les espaces critiques.
Pour les États-Unis, l’« excursion d’Ormuz » est devenue, selon le narratif du président Trump, non pas le miroir d’une impuissance de la force — la suprématie militaire, technologique et financière américaine demeure intacte —, mais celui d’une articulation imparfaite entre attributs de puissance et stratégie politique.
Le choc d’Ormuz souligne, à l’instar de celui qui oppose la Russie à l’Ukraine, que la puissance seule ne suffit plus à obtenir une victoire décisive. Les conflits contemporains se jouent autant dans la durée, dans la capacité à user moralement l’adversaire, à fissurer les opinions publiques et à saturer les capacités défensives, que dans la démonstration conventionnelle de force.
Coûts stratégiques
La guerre moderne devient également celle de la réduction des effets de la puissance par l’usage de technologies low cost : drones, cyberguerre, saturation balistique, attrition économique. Des outils relativement accessibles qui abaissent considérablement le coût stratégique de la guerre tout en augmentant la pression permanente exercée sur les grandes puissances.
Les États-Unis redécouvrent ainsi un monde où la grammaire de la guerre ne se résume plus à des campagnes massives de bombardements, aussi sophistiquées soient-elles, pour obtenir une décision rapide, face à un adversaire dont la matrice stratégique s’est construite autour de la résilience, de l’adaptation et de la profondeur.
De ce point de vue, la surprise iranienne tient peut-être au fait que le modèle de Téhéran relève, pour reprendre le concept de Nassim Nicholas Taleb, d’un État « antifragile » : un système capable non seulement d’absorber les chocs et de naviguer dans l’incertitude, mais aussi de renforcer certaines de ses capacités sous contrainte.
L’Iran a en effet bâti, au fil des décennies d’embargos financiers, technologiques et militaires, un écosystème de survie stratégique. Celui-ci lui permet non seulement de contourner les sanctions économiques, mais également de développer des capacités souveraines dans les domaines balistique, cyber ou drone, aujourd’hui pleinement mobilisées dans le conflit qui l’oppose à Washington.
Or, cette réalité semble avoir été insuffisamment intégrée dans la construction du schéma opérationnel américain. À défaut de vainqueur évident, cette guerre révèle surtout, pour l’heure, les limites de Washington à imposer une décision stratégique rapide.
Ce constat ne remet pas tant en question l’efficacité intrinsèque de l’appareil militaire et de renseignement américain — qui demeure considérable — que la fluidité du dialogue entre les échelons politiques et opérationnels dans l’appréciation de la réalité stratégique iranienne et dans le choix des options déclinées.
Cependant, Ormuz dépasse largement le seul cadre d’une confrontation historique entre Washington et Téhéran. Le détroit est devenu le symbole d’une guerre plus vaste : celle de la contestation de l’ordre international. Car ce qui se joue désormais à Ormuz, c’est aussi l’épreuve des volontés. Celle des États-Unis à maintenir leur hégémonie dans un monde où l’ordre hérité de l’après-guerre froide attise désormais les appétits de puissances qui souhaitent réécrire les hiérarchies internationales.
Après-Ormuz
Pour Pékin comme pour Moscou, le soutien à Téhéran n’est pas uniquement symbolique. Coopération de renseignements, soutien logistique, maintien des flux économiques malgré les sanctions : derrière l’Iran se dessinent les prémices d’un Sud global qui considère de plus en plus que les règles de l’ordre international inspiré par Washington et l’Occident sont désormais en voie d’obsolescence.
L’après-Ormuz ouvre ainsi une phase de rivalité plus intense encore. Une compétition où les luttes autour des routes commerciales, des droits de passage, des ressources stratégiques, des chaînes logistiques et des architectures monétaires seront probablement moins propices au compromis qu’à l’épreuve de force.
La véritable question qui se pose désormais aux États-Unis, mais également à l’Europe, est la suivante : sommes-nous prêts à évoluer dans un monde où la puissance militaire, économique, technologique ou financière demeure un atout majeur, sans être pour autant l’ultima ratio permettant d’imposer durablement sa volonté ?
Face à une décomplexion croissante des puissances du Sud — Chine, Inde, Turquie, Arabie saoudite, Brésil, Iran ou Russie —, dont l’intégration accélérée à la mondialisation leur permet désormais de participer activement à la réécriture de l’ordre mondial, les équilibres hérités apparaissent de plus en plus fragiles.
Dans cette compétition en cours, la volonté des dirigeants politiques comme économiques devient un facteur central de crédibilité et d’adaptation stratégique. La communication et la construction de narratifs demeurent dans ce contexte des outils essentiels d’expression de la puissance pour les États. Un narratif ne devient toutefois réalité qu’à la condition qu’il dépasse le stade du bruit pour entrer dans celui de l’histoire.


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