Une précision s’impose avant toute chose : contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce n’est pas le réacteur numéro 4, celui qui a explosé le 26 avril 1986, qui a continué de fonctionner pendant quatorze ans. Ce réacteur, littéralement pulvérisé par l’accident, n’a plus jamais produit le moindre kilowatt après la catastrophe. Ce sont ses voisins immédiats, les réacteurs 1, 2 et 3, installés à quelques centaines de mètres du cratère radioactif, qui ont continué à tourner et à injecter de l’électricité dans le réseau ukrainien jusqu’en l’an 2000. Une nuance de taille, mais qui rend l’histoire encore plus vertigineuse que le titre ne le laisse imaginer. Pendant que le monde entier retenait son souffle devant les images du sarcophage de béton, des milliers de salariés continuaient, chaque matin, à prendre leur poste dans une centrale nucléaire toujours active, à quelques pas d’un réacteur en fusion.
À retenir
- Les réacteurs 1, 2 et 3 de Tchernobyl, épargnés par l'explosion, ont continué à produire de l'électricité pour l'Ukraine jusqu'en 2000
- Les réacteurs se sont arrêtés progressivement : le 2 en 1991, le 1 en 1996, et le 3 le 15 décembre 2000
- Cette exploitation prolongée s'explique par la crise énergétique ukrainienne post-soviétique, avant une fermeture accélérée sous pression de l'Union européenne
Tchernobyl, la centrale que l’on croyait morte en 1986
Dans l’imaginaire collectif, Tchernobyl s’est arrêtée net le jour de l’explosion. Les images de Pripiat désertée, les combinaisons blanches, le sarcophage hâtivement érigé : tout cela a figé la centrale dans une image de mort instantanée. Pourtant, la réalité industrielle était bien différente. La centrale de Tchernobyl comptait quatre réacteurs en service, et deux autres, les tranches 5 et 6, encore en construction au moment de l’accident et qui ne seront jamais achevées. Seul le réacteur 4 a été détruit. Les trois autres, bien que situés à proximité immédiate du site sinistré, restaient techniquement opérationnels et représentaient une source d’électricité que l’Ukraine ne pouvait pas se permettre de perdre du jour au lendemain.
Cette continuité industrielle, presque incongrue vue depuis la France, s’explique par un contexte économique très particulier. L’Ukraine, qui venait d’accéder à l’indépendance après la chute de l’URSS, traversait une crise énergétique majeure. Fermer purement et simplement une centrale capable de fournir une part significative de l’électricité nationale aurait été un choix politiquement et économiquement risqué, dans un pays déjà fragilisé.
Trois réacteurs, un cratère : comment l’Ukraine a continué à produire de l’électricité à côté du sarcophage
L’image est difficile à concevoir aujourd’hui : des turbines qui tournent à plein régime, littéralement à quelques centaines de mètres d’un réacteur détruit et hautement radioactif, recouvert d’un sarcophage de béton construit dans l’urgence. Les réacteurs 1, 2 et 3 n’ont pas cessé leur activité au lendemain de la catastrophe. Ils ont continué à produire de l’électricité pour le réseau soviétique, puis ukrainien, année après année, comme si le site abritait deux réalités parallèles : une zone morte, contaminée et interdite d’accès, et une centrale industrielle toujours en fonctionnement à quelques pas de là.
Cette coexistence a duré bien plus longtemps qu’on ne l’imagine généralement. Le réacteur 2 a été le premier à s’arrêter, en 1991, après un incendie survenu dans la salle des turbines, un incident qui a fini de convaincre les autorités de sa mise hors service définitive. Le réacteur 1, lui, a tenu jusqu’en novembre 1996. Restait alors le réacteur 3, dernier vestige en activité de cette centrale devenue tristement célèbre, qui continuera de fonctionner encore quatre années supplémentaires.
Des ouvriers au cœur de la zone interdite : le quotidien surréaliste des employés de la centrale
Pendant toutes ces années, des milliers de travailleurs continuaient à se rendre chaque jour sur le site pour faire fonctionner les réacteurs encore actifs. Un quotidien presque irréel, où l’on croisait des équipes de maintenance à proximité immédiate d’un bâtiment abritant un cœur nucléaire fondu, tandis que les villes voisines de Tchernobyl et de Pripiat, elles, se transformaient progressivement en villes fantômes, désertées par leurs habitants évacués dans l’urgence en 1986.
Ce contraste saisissant entre une zone abandonnée et une centrale toujours industrieuse a même donné naissance à un tourisme d’un genre très particulier. Des guides emmenaient déjà des visiteurs curieux découvrir les abords du site, alors même que les turbines du réacteur 3 tournaient encore quelques kilomètres plus loin. Un tourisme de la catastrophe, avant l’heure, qui préfigurait celui qui allait exploser bien plus tard, une fois la centrale totalement mise à l’arrêt.
L’an 2000, la fermeture définitive : pourquoi il a fallu attendre quatorze ans pour éteindre les dernières turbines
Si le réacteur 3 a fini par s’arrêter, ce n’est pas uniquement pour des raisons de sécurité. La pression internationale, et notamment celle de l’Union européenne, a joué un rôle déterminant. Un protocole d’accord signé fin 1995 entre l’Union européenne et l’Ukraine posait déjà les bases d’une fermeture programmée de la centrale, en échange d’une aide financière destinée à accompagner la transition énergétique du pays. Ce n’est pourtant qu’en juin 2000 que les autorités ukrainiennes ont officiellement fixé la date de l’arrêt définitif.
Le 15 décembre 2000, le dernier réacteur encore en service à Tchernobyl a finalement été éteint, marquant symboliquement la fin de l’exploitation des réacteurs de type RBMK en Ukraine, cette même filière technologique qui équipait le réacteur 4 au moment de l’accident. À cette date, treize autres réacteurs RBMK continuaient pourtant de fonctionner ailleurs, répartis entre deux sites russes et un site lituanien, preuve que la fermeture de Tchernobyl relevait autant d’un symbole que d’une nécessité technique. Plus tard, entre 2010 et fin novembre 2016, une immense arche de confinement viendra recouvrir le sarcophage originel du réacteur 4, offrant une protection renforcée censée durer plusieurs décennies.
Ce que révèle cette longue agonie industrielle de Tchernobyl, c’est à quel point la frontière entre catastrophe et normalité peut parfois s’estomper face aux impératifs économiques. Quatorze années durant lesquelles une centrale mondialement associée au désastre nucléaire a continué, presque discrètement, à alimenter tout un pays en électricité. Une histoire qui invite à se demander combien d’autres réalités industrielles, aujourd’hui encore, échappent ainsi à l’image simplifiée que l’on s’en fait.


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