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On pensait que seul le vent limitait les trimarans de la Route du Rhum : à 50 nœuds, l’eau elle-même commence à détruire leurs foils en carbone

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Sur la Route du Rhum, on croyait le vent seul maître du jeu. Pourtant, les trimarans Ultim se heurtent à un plafond invisible bien avant que les rafales ne faiblissent. Passé 50 nœuds, l’eau elle-même se retourne contre les foils en carbone, les rongeant de l’intérieur par un phénomène aussi brutal que méconnu.

À retenir

  • À 50 nœuds, la chute de pression crée des bulles de vapeur qui implosent et détruisent le carbone des foils par cavitation
  • L'avarie de safran d'Anthony Marchand sur Actual Ultim 4 illustre la fragilité de ces structures face à cette contrainte
  • Pour 2026, les architectes navals plafonnent volontairement la vitesse des Ultim, tandis que l'équipe SP80 explore un foil ventilé pour repousser cette limite

Depuis le 1er novembre, 115 bateaux filent vers la Guadeloupe pour la treizième édition de cette course mythique. Parmi eux, huit Ultim, ces géants de 32 mètres de long et 23 mètres de large, qui ne naviguent plus vraiment sur l’eau mais au-dessus. Leurs foils les soulèvent, réduisant la traînée et libérant des vitesses qui dépassent désormais 40 nœuds, soit plus de 74 kilomètres par heure, maintenues parfois pendant plusieurs heures d’affilée.

Charles Caudrelier, tenant du record de l’épreuve depuis 2022 avec un temps de 6 jours, 19 heures, 47 minutes et 25 secondes, résume cette sensation de vol avec une formule qui a le mérite de la clarté : on vole, mais c’est toujours l’eau qui nous porte. Une phrase qui sonne presque comme un avertissement, tant l’eau reste finalement la seule limite qui compte.

Quand l’eau se transforme en ennemi invisible à 50 nœuds

Imaginez un liquide capable de creuser des cratères dans de l’acier trempé. C’est pourtant ce que l’eau fait subir aux foils des Ultim lorsqu’ils approchent les 50 nœuds. Ce seuil n’a rien d’arbitraire : il correspond à la vitesse à laquelle les lois de la physique des fluides commencent à se retourner contre les matériaux les plus résistants.

À ces allures, l’écoulement autour du foil devient si rapide que la pression locale chute de façon spectaculaire. L’eau, soumise à cette dépression extrême, se met littéralement à se vaporiser à température ambiante. Des bulles de vapeur naissent sur la surface du foil, invisibles depuis le pont du bateau, mais dévastatrices à l’échelle microscopique.

Le drame survient quand ces bulles implosent. Chaque effondrement libère une onde de choc minuscule mais d’une violence disproportionnée, comme une multitude de coups de marteau invisibles frappant le même point des milliers de fois par seconde. C’est cette répétition qui use, fissure, puis désintègre la fibre de carbone censée être increvable.

La cavitation, ce phénomène qui ronge le carbone de l’intérieur

Ce phénomène porte un nom : la cavitation. Les ingénieurs navals le redoutent depuis des décennies, bien avant l’apparition des foils modernes, car il touche aussi les hélices de bateaux ou les turbines hydrauliques. Mais sur un Ultim lancé à pleine vitesse, ses effets se manifestent avec une rapidité déconcertante.

Contrairement à une usure mécanique classique, la cavitation n’attaque pas progressivement. Elle crée d’abord de minuscules piqûres à la surface du carbone, invisibles à l’œil nu. Puis ces micro-blessures s’étendent, fragilisent les couches de résine qui lient les fibres entre elles, jusqu’à ce que la structure cède d’un coup, souvent sans signe avant-coureur.

L’avarie de safran subie par Anthony Marchand sur Actual Ultim 4, le 2 novembre, illustre cette fragilité. En quelques instants, son bateau est passé de plus de 30 nœuds à seulement 10, pendant que les leaders de la classe, menés par Tom Laperche sur SVR-Lazartigue devant Armel Le Cléac’h et Thomas Coville, continuaient de filer. Toutes les casses ne s’expliquent pas par la cavitation, mais elle illustre combien la marge entre performance et rupture reste fine sur ces engins.

Pourquoi les architectes navals plafonnent volontairement la vitesse des trimarans

Face à ce constat, les concepteurs d’Ultim ne cherchent plus seulement la vitesse maximale, mais la vitesse soutenable. Pour l’édition 2026 de la Route du Rhum, le plafond de 50 nœuds n’est pas une limite technologique qu’on espère un jour dépasser : c’est une barrière physique imposée par la cavitation elle-même, qui vaporise l’eau et détruit irrémédiablement la fibre de carbone des foils.

Dessiner un foil revient alors à jongler entre deux exigences contradictoires. Plus le profil est fin et efficace, plus il génère de portance à basse vitesse. Mais ce même profil accélère l’apparition de la cavitation dès que l’allure grimpe, condamnant la pièce à une usure prématurée en pleine course transatlantique.

Cette contrainte explique pourquoi certains projets de record de vitesse pure empruntent des voies radicalement différentes. L’équipe suisse SP80, issue de l’École polytechnique fédérale de Lausanne, mise sur un foil ventilé spécifiquement pensé pour repousser cette barrière. Leur embarcation a déjà atteint 58,261 nœuds de pointe, avec une moyenne de 48,645 nœuds sur 500 mètres, sans toutefois dépasser le record historique de Paul Larsen, établi en 2012 à 65,45 nœuds sur Vestas Sailrocket II.

Après avoir renoncé à la piste namibienne de Walvis Bay, l’équipe suisse a annoncé son retour à Leucate pour une nouvelle tentative. Son pilote, Mayeul van den Broek, rappelle volontiers que Paul Larsen a mis onze ans à battre son propre record. Une façon de dire que la cavitation reste, encore aujourd’hui, l’un des derniers obstacles que la voile n’a pas totalement dompté.

À l’heure où les foils repoussent sans cesse les limites du possible, c’est finalement l’eau, cet élément que l’on croyait familier, qui impose sa loi. Les ingénieurs ne luttent plus seulement contre le vent ou les vagues, mais contre un phénomène invisible qui se cache dans la structure même du liquide. Sur la Route du Rhum comme ailleurs, dompter la vitesse reviendra toujours, d’une façon ou d’une autre, à composer avec cette physique têtue.

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Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il écrit des articles scientifiques depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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