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On pensait qu’un cargo incendié ne laissait derrière lui que du carburant : ce qui recouvre encore les plages sri-lankaises se compte en milliards de grains

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Cinq ans après le naufrage du X-Press Pearl, les plages de la côte ouest du Sri Lanka portent toujours les stigmates d’une catastrophe que les scientifiques qualifient de plus grave déversement de granulés plastiques jamais enregistré au monde. Le porte-conteneurs battant pavillon singapourien avait pris feu en mai 2021 à quelques kilomètres au large de Colombo, avant de sombrer deux semaines plus tard. Ce que le sinistre a laissé derrière lui ne se limite pas à une nappe d’hydrocarbures : il s’agit de dizaines de milliards de billes de plastique, encore présentes dans le sable aujourd’hui.

À retenir

  • Un cargo singapourien transportait 1 680 tonnes de granulés plastiques : pourquoi ce détail cambrera-t-il la réglementation mondiale ?
  • Des femmes trient encore le sable à la main quatre ans après : quelle tâche de Sisyphe écologique les attend ?
  • Les experts parlent de 50 à 75 milliards de billes dispersées : à quelle échelle inimaginable faut-il vraiment penser ?

Sommaire

  1. Un cargo, cinq substances toxiques et un chiffre qui dépasse l’entendement
  2. Des plages recouvertes de « neige plastique », encore visible des années après
  3. Un nettoyage à l’arrêt sur le fond, une facture qui explose
  4. Vers une classification des nurdles comme substance dangereuse ?

Un cargo, cinq substances toxiques et un chiffre qui dépasse l’entendement

Le X-Press Pearl ne transportait pas que des jouets et des produits cosmétiques. Sa cargaison mêlait de l’acide nitrique, de la résine époxy, de la soude caustique, du méthanol et du fioul de soute. Le navire transportait aussi 348 tonnes de fioul de soute, 9 700 tonnes de résine époxy, 1 680 tonnes de granulés plastiques, 1 040 tonnes de soude caustique et 210 tonnes de méthanol. Un cocktail chimique d’une rare complexité, qui a transformé un simple incendie de cargo en crise environnementale majeure pour toute une nation insulaire.

Sur ces 1 680 tonnes de plastique, les estimations du nombre de granulés individuels varient selon les méthodes de calcul, mais toutes donnent le vertige. En se basant sur des données publiques, un responsable d’ONG environnementale estime que le navire contenait 70 à 75 milliards de pellets individuels. D’autres travaux scientifiques évoquent plutôt la dispersion de 50 milliards de granulés microplastiques suite à l’incendie et au naufrage du porte-conteneurs X-Press Pearl. Peu importe le chiffre exact retenu : un expert de l’ONU Environnement a qualifié ce désastre du plus important rejet de nurdles jamais signalé dans l’océan. Pour donner une échelle à cette masse, il faudrait imaginer chaque habitant de plusieurs pays européens réunis tenant chacun une poignée de ces billes grises de la taille d’une lentille.

L’incendie lui-même a duré bien plus longtemps qu’un sinistre maritime classique. Le 20 mai, alors que le navire approchait du port de Colombo, un incendie s’est déclaré à bord et l’équipage a été évacué le 25 mai, l’embrasement se poursuivant jusqu’au 1er juin, date à laquelle le navire a fini par se consumer entièrement. Le temps que les secours parviennent à circonscrire les flammes, une grande partie de la cargaison avait déjà rejoint l’océan ou s’était volatilisée en fumée toxique.

Des plages recouvertes de « neige plastique », encore visible des années après

Les riverains de Negombo et des localités voisines n’ont pas oublié l’image qui a suivi le naufrage. Les plages de la côte occidentale du Sri Lanka ont été ensevelies sous ce que les habitants ont appelé la « neige plastique », avec par endroits une couche atteignant le genou. Un paysage surréaliste, à mille lieues des cartes postales habituelles de cette côte touristique.

Ce que confirment les relevés scientifiques menés un an après le drame donne la mesure du problème. Les enquêtes ont confirmé que les granulés étaient encore largement présents dans les sédiments de surface des plages océaniques, certains sites affichant des densités moyennes de 588 granulés par mètre carré, un niveau jugé très élevé selon l’indice mondial de pollution par les granulés. Plus inquiétant encore, ces billes de plastique ne restent pas en surface. Un sondage plus profond dans les sédiments des plages a montré que les granulés étaient présents jusqu’à 30 centimètres de profondeur, bien que la majorité reste concentrée dans les 10 premiers centimètres. ratisser la surface du sable ne suffit pas : le plastique s’est infiltré dans l’épaisseur même de la côte, où il continue de se fragmenter en particules toujours plus fines et plus difficiles à extraire.

La zone touchée n’est pas anecdotique. Les relevés ont porté sur une bande côtière de 70 kilomètres, désignée comme fortement impactée par la Fédération internationale des propriétaires de navires contre la pollution. Soixante-dix kilomètres de littoral où des femmes continuent, aujourd’hui encore, de trier le sable à la main. Quatre ans après les faits, les granulés sont toujours collectés, et les mêmes femmes reviennent jour après jour pour tamiser la plage. Une tâche de Sisyphe version microplastique, où chaque marée redépose ce que la veille avait patiemment enlevé.

Un nettoyage à l’arrêt sur le fond, une facture qui explose

Sous la surface, l’histoire n’est pas plus reluisante. Une partie de l’épave repose toujours au fond de l’océan. Des morceaux du X-Press Pearl gisent encore sur le plancher océanique au large du Sri Lanka : le navire s’est brisé en deux, et si une partie de l’épave a été retirée, débris et cargaison subsistent. Des équipes de plongeurs spécialisés ont bien été mobilisées pour aspirer les granulés accumulés sur les fonds marins, méthodiquement, secteur par secteur, mais le travail reste colossal face à l’ampleur du déversement initial.

Côté bilan chiffré du nettoyage terrestre, les autorités sri-lankaises avancent des chiffres précis mais qui restent flous quant à leur origine exacte. Les officiels indiquent que 1 075 tonnes de débris ont été collectées sur les plages sri-lankaises, ainsi que des tortues, des baleines, de nombreux poissons morts et au moins six dauphins. Un chiffre à comparer aux 1 680 tonnes initialement déversées : l’essentiel a certes été récupéré, mais des dizaines de milliards de granulés continuent de se disperser dans l’écosystème, ingérés par la faune marine ou enfouis dans le sable.

Les conséquences pour les pêcheurs locaux, elles, ne se résument pas à des tonnages. Un pêcheur de la région de Negombo a résumé la situation en quelques mots : « Il n’y a plus de poisson depuis. Nous n’avons jamais retrouvé la même quantité qu’avant. » Cinq ans après, les filets remontent toujours moins remplis, et la confiance des consommateurs envers les produits de la mer locaux met du temps à revenir.

Vers une classification des nurdles comme substance dangereuse ?

Ce désastre pousse désormais la communauté scientifique internationale à agir sur le plan réglementaire. Un groupe de chercheurs et d’experts environnementaux de premier plan appelle l’Organisation maritime internationale à reconnaître formellement les granulés plastiques comme dangereux pour l’environnement marin, arguant que la réglementation actuelle du transport maritime ne traite pas correctement les dégâts causés par ces déversements. Un changement de statut qui obligerait les transporteurs à des mesures de sécurité renforcées, comparables à celles imposées pour les matières chimiques.

Le précédent du X-Press Pearl n’est d’ailleurs pas isolé, même s’il reste le plus massif. Des accidents similaires de déversement de granulés plastiques ont été enregistrés au large de Hong Kong, en Afrique du Sud et dans la mer du Nord au cours de la dernière décennie. Sans classification internationale contraignante, rien n’empêche qu’un nouveau cargo chargé de nurdles ne connaisse le même sort, avec les mêmes conséquences pour une autre côte, ailleurs dans le monde. Le Sri Lanka, lui, continue de vivre avec ces milliards de grains gris entre les doigts, sur des plages qui n’ont toujours pas retrouvé leur sable d’avant 2021.

Sources : maritime-executive.com | doi.org | splash247.com

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