Une boue brunâtre qui s’étend sur plus de 11 kilomètres carrés, à quelques encablures d’un fleuve qui abreuve des centaines de millions de Chinois. Voilà ce que révèlent les relevés accumulés depuis des décennies sur le site de Weikuang, près de Baotou, en Mongolie-Intérieure : les résidus sont constitués de 9,3 millions de tonnes de terres rares, et 70 000 tonnes de thorium, une substance radioactive utilisée notamment dans la production d’énergie nucléaire. Un chiffre qui donne le vertige quand on sait que ce bassin devait, à l’origine, n’être qu’une simple retenue de boues industrielles.
À retenir
- Un bassin minier supposément inoffensif renferme une bombe radioactive invisible depuis des décennies
- La contamination au thorium atour du site est 36 fois supérieure à la normale, disséminée par les vents sur des kilomètres
- Des villages qualifiés de « villages du cancer » payent le prix fort d’un choix économique fait dans les années 1950
Sommaire
- Un lac artificiel devenu réservoir radioactif
- Du thorium partout, dans l’air comme dans le sol
- Pourquoi personne n’a construit de vraie digue étanche
- Des efforts de dépollution, mais un passif difficile à effacer
Un lac artificiel devenu réservoir radioactif
Le site n’a rien d’anodin. La zone de résidus couvre 11,5 km², avec 150 millions de tonnes de résidus, dont environ 9,3 millions de tonnes sont des résidus de terres rares. Construit à partir du milieu des années 1950 et mis en service en 1965, le barrage appartient au groupe Baogang, géant sidérurgique et minier public qui traite le minerai extrait de la mine de Bayan Obo, la plus grande réserve de terres rares au monde. Sa longueur atteint 11,5 kilomètres, pour une capacité totale de 85 millions de mètres cubes.
Le problème ne tient pas seulement au volume. Le barrage de Weikuang se trouve à environ onze kilomètres au nord du fleuve Jaune et a été construit dans les années 1950 sans la couche imperméable épaisse devenue standard en Occident dans les années 1970. Résultat : pas de membrane étanche pour contenir ce qui s’infiltre lentement dans les sols et les nappes phréatiques. Et vu la taille du site, le lac de Baotou est si vaste qu’il ne peut pas être facilement reconstruit avec une membrane. Autant dire que le mal est fait, et qu’il sera difficile à corriger a posteriori.
Du thorium partout, dans l’air comme dans le sol
Les mesures officielles chinoises elles-mêmes ne laissent guère de doute sur l’ampleur de la contamination. La quantité de thorium dans le sol autour du barrage est 36,3 fois supérieure à celle du sol normal à Baotou, et le taux de substance radioactive autour du barrage, que les vents peuvent disperser sur une distance de 10 kilomètres, est 10 fois plus élevé que dans les autres zones. Le vent fait le reste : la poussière qui s’envole du lac transporte plomb, cadmium et particules radioactives vers les villages alentour, comme l’ont documenté plusieurs études universitaires chinoises relayées récemment par le New York Times.
Certains villages situés à proximité immédiate du site paient le prix fort. Cinq villages sont regroupés à proximité, tous connus comme des « villages du cancer » car le taux local de cancer y est plusieurs fois supérieur à la moyenne nationale. Des témoignages recueillis sur place évoquent des habitants souffrant de troubles digestifs chroniques et perdant leurs dents prématurément. Difficile de dire si le lien de causalité est scientifiquement établi dans chaque cas, mais la concordance géographique interpelle.
Pourquoi personne n’a construit de vraie digue étanche
La question mérite d’être posée franchement : comment un site accumulant autant de matière radioactive a-t-il pu fonctionner sans protection adéquate pendant si longtemps ? La réponse tient en partie à un choix industriel. Ce bassin, que les habitants appelaient localement le « lac des terres rares », a été construit en même temps que les usines de traitement utilisant des bains acides pour extraire les terres rares du minerai, une méthode plus polluante mais bien moins coûteuse que les procédés alcalins. Le calcul économique a primé, pendant des décennies, sur la précaution environnementale.
Le thorium lui-même illustre ce paradoxe. Il ne s’agit pas d’un déchet inutile par nature : il pourrait alimenter des réacteurs nucléaires de nouvelle génération. Mais le taux d’utilisation du thorium en Chine est aujourd’hui presque nul, et dans la production de terres rares, il est simplement rejeté dans le bassin de résidus ou dans les scories neutralisées de terres rares, ce qui entraîne un risque radioactif important et un immense gaspillage de ressources. Des dizaines de milliers de tonnes d’un matériau potentiellement stratégique, laissées à pourrir dans une boue à ciel ouvert plutôt que valorisées.
Des efforts de dépollution, mais un passif difficile à effacer
Pékin n’a pas complètement ignoré le problème. Une visite menée en 2024 a révélé des changements : des pierres renforcent désormais la digue, un fossé en béton collecte les fuites, et les zones résidentielles voisines ont été relocalisées. Des mesures qui témoignent d’une prise de conscience tardive, mais réelle.
Reste que le passif accumulé depuis 1965 ne s’efface pas d’un coup de pelleteuse. Le thorium a longtemps été simplement déversé dans le lac pendant des décennies au lieu d’être stocké dans des dépôts spécialisés comme l’exige la réglementation occidentale, et si le gouvernement de Mongolie-Intérieure a annoncé en 2015 que les raffineries traitaient désormais leurs déchets avant rejet, il n’a jamais précisé comment le thorium était géré. Un flou qui, pour les riverains, ressemble davantage à une pause dans l’inquiétude qu’à une garantie de sécurité durable. Reste une évidence : tant que ce thorium dormira dans une boue à ciel ouvert plutôt que dans une filière de valorisation encadrée, le risque restera suspendu au-dessus d’un des cours d’eau les plus vitaux de Chine.
Sources : pmc.ncbi.nlm.nih.gov | image-ppubs.uspto.gov | u.osu.edu


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