En 1910, l’Allemagne a littéralement mis une île en quarantaine pour abriter des expériences explosives : des essais sur la fièvre aphteuse qui contaminaient régulièrement la ville voisine. Plus d’un siècle plus tard, cette exclave minuscule reliée au continent depuis 1971 abrite toujours l’un des laboratoires les plus sensibles de la planète.
À retenir
- En 1898, Friedrich Loeffler et Paul Frosch découvrent que la fièvre aphteuse est causée par un virus, le premier virus animal identifié par la science
- De 1926 à 1971, un téléphérique transportait personnes, bétail et matériel entre l'île de Riems et le continent
- Le Friedrich-Loeffler-Institut y exploite toujours un laboratoire de biosécurité de niveau 4 dédié aux grands animaux, un dispositif existant seulement ailleurs à Winnipeg et Geelong
Une île allemande transformée en laboratoire pour échapper à la contagion
Tout commence avec une découverte qui a changé la face de la médecine vétérinaire. En 1898, le chercheur Friedrich Loeffler, épaulé par Paul Frosch, démontre que l’agent responsable de la fièvre aphteuse n’est pas une bactérie comme on le pensait, mais un organisme bien plus petit et bien plus insaisissable : un virus. C’est tout simplement le premier virus animal jamais identifié par la science, une étape fondatrice pour toute la virologie moderne.
Problème : pour étudier ce pathogène, il faut le manipuler, et manipuler un virus aussi contagieux près d’une ville peuplée revient à jouer avec le feu. Les essais menés par Loeffler autour de Greifswald ont provoqué à plusieurs reprises la dissémination de l’agent pathogène, avec des foyers de la maladie qui se déclaraient chez les animaux du coin. Autant dire que la situation devenait intenable.
La solution choisie est radicale et pragmatique à la fois : isoler la recherche sur un bout de terre coupé du monde. Le choix se porte sur l’île de Riems, un confetti de terre d’environ 1 250 mètres de long et 300 mètres dans sa plus grande largeur, rattachée administrativement à la ville de Greifswald comme une exclave. Loeffler écrit au ministre prussien de l’Agriculture pour officialiser le début de ses travaux sur place un lundi d’octobre 1910, une date qui marque la fondation du plus ancien institut de virologie encore en activité aujourd’hui.
Quand la digue de 1971 change la donne pour l’île isolée
Pendant des décennies, Riems reste littéralement une île, avec tout ce que cela implique de contraintes logistiques. De 1926 à 1971, c’est un téléphérique qui assure le transport des personnes, du bétail et du matériel vers le continent. Imaginez la scène : des vaches suspendues au-dessus de l’eau dans une cabine, pour rejoindre un laboratoire censé étudier des maladies animales. Deux fondations de pylônes subsistent encore aujourd’hui comme témoins silencieux de cette époque un peu folle.
À la fin des années 1960, les autorités tranchent : il faut une liaison plus fiable. Une digue routière remblayée d’environ 500 mètres est construite, livrée au trafic de service en 1971. Riems cesse alors d’être une île au sens strict pour devenir une presqu’île artificielle, accessible par la route. Un changement pratique, mais pas anodin pour l’écosystème local.
Cette digue a en effet coupé la baie de Gristower Wieck de la mer ouverte, entraînant un manque d’oxygène dans ces eaux désormais stagnantes. La faune locale en a payé le prix pendant des décennies, jusqu’à ce qu’une brèche de 30 mètres soit rouverte à l’automne 2007 pour rétablir la circulation de l’eau. Un bel exemple de la façon dont une infrastructure humaine, même modeste, peut rebattre les cartes d’un écosystème entier.
Le secret le mieux gardé de Riems : un institut toujours actif au cœur de la biosécurité mondiale
Voici le cœur du sujet, et ce qui rend cette île vraiment fascinante : le Friedrich-Loeffler-Institut, plus ancien institut de virologie au monde, y exploite toujours un laboratoire de sécurité biologique de niveau 4. Ce n’est pas un musée figé dans le passé, mais un centre de recherche parfaitement opérationnel, à la pointe de ce qui se fait en matière de confinement de pathogènes dangereux.
L’ampleur des installations actuelles donne le vertige. Deux nouveaux complexes bâtis sur 62 500 mètres carrés abritent 89 laboratoires et 163 unités d’étables, conçues pour différents niveaux de biosécurité. Parmi eux, un laboratoire de niveau 4, le plus strict qui existe, dédié spécifiquement aux grands animaux. Selon le FLI lui-même, ce type de recherche n’est possible, ailleurs dans le monde, qu’à Winnipeg au Canada et à Geelong en Australie. Autant dire que Riems fait partie d’un club très fermé.
Et ce travail n’a rien d’académique ou de théorique. Des dépêches de l’AFP et le laboratoire national de référence pour la fièvre aphteuse du FLI ont confirmé, au début de l’année 2025, un foyer de fièvre aphteuse chez des buffles d’eau élevés près de Berlin, dans le Brandebourg. Il s’agissait du premier cas détecté en Allemagne depuis 1988, et le premier dans l’Union européenne depuis 2011. Plus d’un siècle après sa fondation, l’institut né pour combattre cette maladie continue donc de surveiller son évolution de très près.
De la cabine du téléphérique suspendue au-dessus des flots jusqu’aux laboratoires ultra-sécurisés d’aujourd’hui, l’histoire de Riems illustre une constante : la science a souvent besoin de distance physique pour avancer sans mettre en péril ceux qu’elle cherche à protéger. Une petite île balte, née d’une nécessité sanitaire, est ainsi devenue l’un des maillons les plus discrets mais les plus stratégiques de la recherche mondiale sur les maladies infectieuses animales.


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