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On accuse les chiens errants depuis des années, mais l’aboiement qui résonne dans les sous-bois du Centre-Val de Loire vient d’un tout autre animal

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Randonner en Centre-Val de Loire en cette rentrée d’automne, c’est s’exposer à une drôle de surprise sonore. Si vous entendez un aboiement sec résonner au cœur d’un sous-bois, loin de toute habitation, il y a de fortes chances que ce ne soit pas un chien égaré. Depuis plusieurs années déjà, un petit cervidé venu d’Asie a élu domicile dans certaines forêts françaises, et son cri d’alerte trouble autant les promeneurs que les naturalistes. Cet animal minuscule, à peine plus imposant qu’un gros chien, porte un nom qui sonne presque comme une énigme : le muntjac de Reeves. Son histoire, faite d’évasions discrètes et d’une expansion silencieuse, mérite qu’on s’y attarde.

À retenir

  • Le muntjac de Reeves, petit cervidé originaire de Chine, s’est établi en Centre-Val de Loire après des évasions d’enclos privés depuis les années 1990-2000.
  • Classé espèce exotique envahissante par l’UE, sa vitesse de propagation a bondi de 3,2 à 7,6 km par an entre 2018 et 2023, concurrençant le chevreuil pour les ressources.
  • Face à cette expansion, un arrêté préfectoral autorisant sa destruction par tir a été pris fin 2023 en Indre-et-Loire, puis étendu à d’autres départements.

Le jour où un cerf miniature s’est mis à aboyer dans les bois

Imaginez la scène : un promeneur s’enfonce dans une forêt du Loir-et-Cher, profite du calme des lieux, quand soudain retentit un aboiement rauque venu d’un buisson. Pas de chien à l’horizon, seulement le bruissement de feuilles et la silhouette furtive d’un petit animal qui détale. C’est ainsi que de nombreux témoins ont, sans le savoir, croisé la route du cerf muntjac, surnommé à juste titre le « cerf aboyeur ». Ce cri, loin d’être anecdotique, constitue en réalité un signal d’alarme que l’animal émet lorsqu’il se sent menacé ou stressé, un comportement hérité de ses lointains cousins asiatiques.

Ce qui frappe avant tout, c’est le gabarit de la bête. Avec un poids avoisinant les 10 à 15 kilogrammes et une hauteur au garrot qui ne dépasse guère les 50 centimètres, le muntjac de Reeves est nettement plus petit qu’un chevreuil. Facile à confondre au premier coup d’œil avec un jeune animal égaré, il se distingue pourtant par sa silhouette trapue et ce cri si caractéristique qui n’appartient qu’à lui.

De la Chine aux haies françaises, une invasion venue des élevages

L’histoire de ce petit cervidé commence à des milliers de kilomètres de nos campagnes. Originaire d’Asie, et plus particulièrement de Chine, le muntjac de Reeves a été importé dès le XIXe siècle pour agrémenter les parcs et jardins d’ornement, sa petite taille et son allure singulière en faisant un animal prisé des collections privées et des zoos. C’est d’ailleurs ce même goût pour l’exotisme qui a conduit à son installation durable en Grande-Bretagne, où il est aujourd’hui largement répandu dans les campagnes anglaises, un scénario que les autorités françaises redoutent de voir se reproduire.

En France, le scénario semble avoir suivi un schéma similaire. Des observations régulières sont rapportées depuis les années 1990-2000 dans les départements de l’Indre-et-Loire, du Loir-et-Cher et de l’Indre. La population sauvage qui s’y est établie proviendrait très probablement d’individus captifs échappés d’un enclos privé, une hypothèse largement partagée par les spécialistes de la faune sauvage. Quelques cas isolés ont également été signalés bien au-delà de cette zone : un mâle a par exemple été retrouvé percuté par un véhicule sur une route des Côtes-d’Armor, tandis qu’un autre individu, apparemment habitué à la présence humaine, a été observé à plusieurs reprises dans un parc à moutons en Moselle avant d’être prélevé.

Pourquoi cet intrus minuscule inquiète les forestiers

Malgré son apparence inoffensive, le muntjac de Reeves est officiellement classé espèce exotique envahissante à l’échelle de l’Union européenne. Ce statut n’a rien d’anecdotique : une étude récente a démontré que sa vitesse de propagation s’est nettement accélérée ces dernières années, passant d’une moyenne de 3,2 kilomètres par an à pas moins de 7,6 kilomètres par an entre 2018 et 2023. À ce rythme, la zone potentiellement concernée par son expansion atteindrait désormais 10 800 kilomètres carrés, un territoire suffisamment vaste pour justifier une réaction rapide des pouvoirs publics.

Le problème principal réside dans la concurrence directe que ce petit cervidé exerce sur la faune native, notamment le chevreuil, avec lequel il partage les mêmes ressources alimentaires. Face à ce constat, un arrêté préfectoral a été pris fin 2023 en Indre-et-Loire afin d’autoriser la destruction par tir du cerf muntjac de Reeves, une mesure depuis étendue à d’autres départements du Centre-Val de Loire pour tenter de freiner sa progression avant qu’il ne devienne, comme en Angleterre, impossible à contenir.

Un animal furtif qui pourrait bien s’installer durablement

Ce qui rend la lutte contre cette espèce particulièrement délicate, c’est son caractère discret. Le muntjac de Reeves est un animal timide, qui peut rester totalement indétecté tant que ses populations demeurent peu denses. C’est justement cette furtivité qui explique pourquoi il a pu s’implanter aussi longtemps sans attirer l’attention, avant qu’une hausse notable des observations, constatée entre 2016 et 2019, ne vienne alerter les naturalistes.

Depuis, le nombre de signalements aurait diminué jusqu’en 2023, sans que cela signifie pour autant une disparition de l’espèce. Bien au contraire, cette accalmie apparente pourrait tout aussi bien traduire une phase de consolidation silencieuse avant une nouvelle expansion. C’est pourquoi chaque nouvelle détection en milieu naturel doit désormais être prise au sérieux par les autorités compétentes, afin d’engager rapidement des mesures de lutte, que ce soit par le tir ou par la capture, avant que la situation ne devienne réellement incontrôlable.

De la curiosité de collectionneurs du XIXe siècle à la préoccupation bien réelle des gestionnaires forestiers d’aujourd’hui, le parcours du muntjac de Reeves illustre à merveille la manière dont une espèce introduite pour l’agrément peut, en quelques décennies, redessiner discrètement les équilibres d’un écosystème. Alors que l’automne ramène chacun vers les sentiers forestiers, difficile désormais d’écouter un aboiement isolé au fond des bois sans se demander s’il ne s’agit pas, une fois de plus, de ce cerf miniature venu d’Asie qui a fait des forêts du Centre-Val de Loire son territoire d’adoption.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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