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Il y a des phénomènes météo extrêmes qui s'écartent tellement de la normale, que la seule annonce d'une telle possibilité aurait fait éclater de rire la plupart des scientifiques. « Impossible », n'est pas météo, car en météorologie, l'histoire nous prouve que tout est envisageable. La « théorie du cygne noir » a été développée par le statisticien Nassim Taleb : si on ne voit que des cygnes blancs, on peut facilement en déduire qu'il n'existe que des cygnes blancs, jusqu'au jour où un cygne noir apparaît. C'est un concept étudié par Pascal Yiou, directeur de recherche et spécialiste des phénomènes climatiques extrêmes à l'IPSL.
Pouvez-vous nous expliquer simplement la théorie du cygne noir ?
Pascal Yiou : Plutôt qu'une théorie, le cygne noir est davantage une observation qui n'est pas complétement comprise. Par exemple, vous avez un dé dans la main, mais vous ne le voyez pas : vous ne savez pas combien de faces il a, vous le lancez 100 fois et à chaque fois vous tombez sur des nombres compris entre 1 et 6. Votre théorie c'est donc que ce dé a 6 faces, et puis quelqu'un d'autre le lance et il tombe sur un 10, ce qui remet en cause la théorie selon laquelle le dé a 6 faces.
Quel est le plus grand cygne noir observé dans l'histoire de la météo ?
Pascal Yiou : La canicule de 2003 est le meilleur exemple. C'est un saut de température par rapport aux valeurs connues et cela reste encore l'été le plus chaud en France à l'heure actuelle avec un record de 1947 dépassé de plusieurs degrés. Avant 2000, on battait des records de quelques dixièmes de degrés. L'été de 2003 a remis en cause notre compréhension du comportement des températures. Il y a maintenant de fortes chances pour que le record de l'été 2003 soit rebattu d'ici le milieu du 21e siècle, et que cet été-là soit même perçu comme frais d'ici là !
La canicule de 2003 s'est produite il y a 23 ans, y a-t-il des évènements récents qui entrent dans la catégorie des cygnes noirs ?
Pascal Yiou : Oui, au cours de l'été 2021 on a frôlé les 50 °C en Colombie Britannique, au Canada, pendant deux jours. On n'avait jamais vu ça, la zone se situe presque à la même latitude que la France. C'est donc une région tempérée. Les records précédents tournaient autour de 40 °C et en 2021 il y a eu 49,5 °C.
En France, certaines tempêtes qui arrivent entre la fin d'été et l'automne sont des cygnes noirs. Ce sont des dégénérescences de tempêtes tropicales qui s'accrochent au jet stream et arrivent jusqu'en Europe : il y a une quinzaine d'années cela n'existait pas. C'est le cas de la tempête Ciaran en octobre 2023. Cette transition d'un cyclone vers une tempête était très inhabituelle avant et cela devient presque une norme à l'automne. On pensait être protégés des cyclones tropicaux, mais on se rend compte qu'ils peuvent arriver chez nous sous une forme non tropicale.
From an innocuous looking low over the Northeast U.S. to a powerful "bomb-cyclone" menacing Northwest Europe in less than 48 hours. Thanks to a powerhouse 200+ mph jet stream, Storm Ciarán’s 3,000-mile journey across the Atlantic will be quick and explosive. pic.twitter.com/LHHYQA8xiQ
— Nahel Belgherze (@WxNB_) October 30, 2023Parmi les différentes catégories d'événements météo qui peuvent s'apparenter à des cygnes noirs, quels sont ceux que l'on redoute le plus et qui pourraient se produire dans le futur ?
Pascal Yiou : Pour moi, ce sont les vagues de chaleur. Est-ce qu'on peut encore avoir un cygne noir comparé à ce qui s'est passé en 2003 ? On s'attend à battre le record de l'été 2003 d'ici la fin du siècle, mais la nature d'un cygne noir c'est de déjouer nos projections. En 2026 ou en 2030, est-il possible de connaître une température qui dépasse de 10 °C le record précédent ? Ce serait un véritable cygne noir.
Il y aura toujours des cygnes noirs, notre objectif c'est de faire en sorte que le cygne soit gris, cela veut dire qu'on a pu l'anticiper.
Ces événements imprévisibles sont-ils plus liés à la variabilité naturelle ou au réchauffement climatique ?
Pascal Yiou : Un cygne noir c'est par définition un évènement unique : si ça revient régulièrement, on peut faire des statistiques et le relier au réchauffement. Ce qui est sûr, c'est que le changement climatique multiplie la probabilité que ce type de cygne noir se produise. Tous les 10 ans, on multiplie par 10 la probabilité qu'un été comme 2003 se produise. Depuis 2003, on a multiplié cette probabilité par 100 !
Est-ce que le réchauffement climatique est aussi un cygne noir : quelque chose d'impensable qui s'est produit alors que personne ne l'aurait imaginé ?
Pascal Yiou : C'est tout sauf un cygne noir, c'était non seulement prévisible, mais aussi très bien prévu dès les années 1980. Pour l'instant, on ne fait que confirmer des choses que l'on soupçonnait y a 40 ans. Le réchauffement de la planète que l'on constate à l'heure actuelle était prévu dès le 1er rapport du GIEC en 1990. La seule chose que l'on a fait, c'est d'affiner les certitudes sur le réchauffement.


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