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On a dépensé des années à protéger les étangs du Sud : un crabe signalé dès 1935 est en train de les vider de leurs huîtres et anguilles

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Cinq cents à deux mille crabes bleus remontés chaque jour dans les filets d’un seul pêcheur de l’étang de Canet-en-Roussillon : voilà le chiffre qui donne le vertige aux professionnels des lagunes méditerranéennes. Ce crustacé venu des côtes américaines n’est pourtant pas un nouveau venu. Originaire des côtes occidentales de l’Atlantique, le crabe bleu américain est signalé depuis 1935 en mer Méditerranée, et observé dès les années 1960 sur le littoral français. Resté discret pendant des décennies, il dévore aujourd’hui huîtres, moules, palourdes et anguilles dans les étangs du Sud, menaçant des filières de pêche traditionnelles vieilles de plusieurs générations.

À retenir

  • Un crustacé présent depuis 1935 passe de l’invisibilité à l’explosion démographique en quelques saisons
  • Le réchauffement climatique a supprimé le frein naturel qui régulait ses populations en Amérique du Nord
  • Les étangs du Sud comptent des milliers de crabes bleus par jour tandis que les anguilles disparaissent

Sommaire

  1. Un clandestin arrivé par bateau, resté invisible pendant des décennies
  2. Une usine à pondre que le climat n’arrête plus
  3. Anguilles disparues, huîtres menacées : la facture s’alourdit dans les étangs
  4. La riposte s’organise, entre casiers et projets de filière

Un clandestin arrivé par bateau, resté invisible pendant des décennies

L’histoire commence loin des étangs languedociens. Le premier signalement du Crabe bleu américain en Europe a été effectué en 1900 sur la côte atlantique française, puis des individus ont été détectés en mer du Nord en 1932, en mer Méditerranée en 1949, probablement dès 1935. Son arrivée n’a rien d’un mystère : son introduction en Méditerranée est liée à la mondialisation, les navires de commerce ayant très certainement transporté des larves ou des juvéniles depuis les côtes américaines, avec des introductions répétées au fil des décennies.

En France, la lagune méditerranéenne n’échappe pas au phénomène : il a été observé en 1962 dans l’étang de Berre, puis pour la toute première fois en Corse dans la lagune de Biguglia en 2014. Pendant longtemps, l’espèce reste anecdotique. C’est le propre des invasions biologiques : elles passent d’abord inaperçues, le temps de s’adapter à leur nouvel environnement, avant que leur population n’explose. Ce qui frappe aujourd’hui, c’est justement la vitesse de cette bascule, entre discrétion centenaire et explosion démographique en quelques saisons à peine.

Une usine à pondre que le climat n’arrête plus

Le crabe bleu coche toutes les cases du parfait envahisseur. D’abord, une mobilité redoutable : un adulte peut parcourir jusqu’à 15 kilomètres par jour en alternant la nage et la marche. Ensuite, une fécondité qui dépasse l’entendement : une femelle peut pondre jusqu’à deux millions d’œufs par an, qui dérivent ensuite passivement dans le plancton, transportés par les courants sur des centaines de kilomètres. Certaines études évoquent même une fourchette précise, le nombre d’œufs par ponte étant compris entre 700 000 et 2,1 millions selon la taille des femelles.

Dans son berceau américain, un mécanisme naturel limitait la casse. Dans son aire d’origine, le crabe entre en dormance dès que les températures descendent sous 12°C, un mécanisme qui régule naturellement ses populations en provoquant une mortalité hivernale significative. Le problème, c’est que ce garde-fou disparaît en Méditerranée. Ces périodes de froid y sont de plus en plus rares, et dans certaines lagunes, les crabes ne connaissent plus d’hibernation du tout et se reproduisent presque toute l’année. : le réchauffement climatique a supprimé le frein naturel, sans rien mettre à la place. Côté prédateurs, la note est tout aussi sombre : contrairement aux États-Unis, ses prédateurs, en premier lieu le poulpe, ne sont pas suffisamment nombreux pour enrayer son expansion.

Anguilles disparues, huîtres menacées : la facture s’alourdit dans les étangs

À l’étang de Canet-en-Roussillon, dans les Pyrénées-Orientales, le choc a été brutal. « Ce sont des quantités effrayantes, il n’y a plus rien d’autre, plus aucune espèce », résumait un chercheur de l’Observatoire océanologique de Banyuls-sur-Mer. Un pêcheur d’anguille installé depuis quarante ans y a vu ses prises fondre littéralement : les filets ne remontent quasiment plus que des crabes bleus. Le phénomène s’accélère aussi vite qu’il déconcerte : quatorze tonnes de crabes bleus ont été pêchées en une seule année dans cette lagune, un volume impensable quelques saisons plus tôt.

Le crustacé ne s’attaque pas qu’aux poissons. Les constats de terrain et la littérature scientifique évoquent des pressions directes sur les coquillages et bivalves, huîtres, moules, palourdes, coques, avec des enjeux socio-économiques pour l’ostréiculture et la mytiliculture. À l’étang de Berre, la filière conchylicole retient déjà son souffle : entre septembre 2023 et août 2024, les pêcheurs berrois ont relevé la présence de plus d’une centaine d’individus, alors que près de 60 pêcheurs professionnels pourraient être impactés. Autour de la même lagune, l’invasion impacterait aussi les peuplements des palourdes alors que 78 pêcheurs à pied en vivent. Sur l’étang de Thau, réputé pour ses huîtres, la vigilance est maximale : le crabe bleu y est étroitement surveillé, les scientifiques craignant une prolifération rapide qui pourrait menacer les cultures d’huîtres et de moules.

La riposte s’organise, entre casiers et projets de filière

Face à un ennemi impossible à éradiquer, les pouvoirs publics misent sur le confinement plutôt que sur l’éradication totale. En Occitanie, un plan d’action régional piloté par la DREAL a débouché sur des opérations concrètes : ce phénomène a entraîné la mise en œuvre d’un Plan d’Actions Régional prévoyant un suivi de la propagation du crabe bleu, une amélioration des connaissances et des opérations « coups de poing » pour tenter de contenir les populations, avec des campagnes prévues en 2026 et 2027. Une quatrième conférence interrégionale, réunie fin 2025 à Mauguio et Palavas-les-Flots, a d’ailleurs insisté sur un point : la nécessité de développer des filières de valorisation du crabe bleu, via des circuits courts et de transformation.

Reste que la régulation à grande échelle relève de l’illusion. On ne peut ni fermer les lagunes, ni contrôler la dérive des larves dans les courants ; des actions ciblées restent néanmoins possibles pour répondre à des urgences locales de biodiversité, comme la protection de la cistude d’Europe près d’Hyères. La meilleure arme reste peut-être la plus simple : le manger. Aux États-Unis, où l’espèce est native, chaque année 58 000 tonnes sont prélevées, avec une importance économique et culinaire considérable sur la côte est, notamment en Louisiane et dans le Maryland. Reste à savoir si les assiettes françaises adopteront ce nouveau venu aussi vite qu’il a colonisé les lagunes du Sud.

Sources : infoccitanie.fr | occitanie.developpement-durable.gouv.fr

L'équipe Sciencepost

Rédigé par L'équipe Sciencepost

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