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Nous n’allons pas régler ce problème

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J’aimerais que ce ne soit pas le cas

par J. Matson Heininger

La conclusion est simple, et personne au pouvoir ne la formulera : les États-Unis et le reste de l’Occident ne disposent pas des capacités intellectuelles, institutionnelles ou industrielles nécessaires pour répondre à la cascade de chocs d’offre déjà en cours. Il ne s’agit pas d’un manque de volonté, mais d’une absence de capacité. En conséquence, nous nous dirigeons vers un âge sombre économique qui durera au moins une génération ; la société qui en émergera ne sera ni libérale, ni prospère, ni bienveillante.

Prenons la chaîne logistique pour point de départ. Une guerre dans un point de passage stratégique rend les risques maritimes inassurables. Or, les navires inassurables ne prennent pas la mer. Sans navigation, le pétrole ne circule plus. L’immobilisation du pétrole se traduit par une pénurie de carburant. Cette pénurie entraîne à son tour des manques d’engrais, d’hélium et de produits pétrochimiques. Ces carences provoquent des pénuries alimentaires et de semi-conducteurs, ainsi que des défaillances dans le secteur du transport routier. Chacun de ces problèmes entraîne des faillites d’entreprises, puis des pertes d’emplois, une chute de la demande et, finalement, de nouvelles faillites. Il ne s’agit pas d’une simple prévision : le phénomène est déjà à l’œuvre. Le trafic via le détroit d’Ormuz a chuté d’environ 95%. Les primes d’assurance «risque de guerre» sont passées d’une fraction du prix du navire à plusieurs fois sa valeur. Les assureurs se sont retirés simultanément de plusieurs segments du marché. Au moins 279 entreprises ont déjà invoqué la guerre pour justifier des mesures défensives, telles que des hausses de prix ou des réductions de production. À elles seules, les compagnies aériennes ont subi près de 15 milliards de dollars de pertes.

Examinons maintenant les outils disponibles pour y répondre. La Réserve fédérale (Fed) dispose des taux d’intérêt. Or, elle ne peut ni extraire du pétrole, ni raffiner du diesel, ni produire de l’hélium, ni construire des navires, ni rétablir les capacités d’assurance. La politique monétaire est un instrument de gestion de la demande, alors que la contrainte actuelle est d’ordre physique. Vouloir utiliser la Fed pour résoudre ce problème relève d’une erreur de catégorie ; c’est précisément l’erreur fondamentale sur laquelle repose tout l’appareil politique actuel. En effet, l’École de Chicago ne s’est pas contentée de prôner des règles strictes plutôt que la discrétion des décideurs : elle a soutenu que la politique monétaire constituait le principal levier de stabilisation économique, reléguant la politique budgétaire au second plan. Cette vision, marginale dans les années 1960, s’est imposée comme l’orthodoxie après les années 1970 et constitue aujourd’hui l’environnement intellectuel dans lequel nous baignons tous. Ce cadre d’analyse est incapable de concevoir un choc d’offre autrement que comme une déviation temporaire par rapport à l’équilibre. Les personnes présentes lorsque l’effet domino s’enclenchera se tourneront vers les baisses de taux, les injections de liquidités et les transferts financiers ; elles seront sincèrement déconcertées de voir que rien de tout cela ne fonctionne, car leur formation a éliminé les outils qui leur auraient permis de comprendre la situation à laquelle elles sont confrontées.

L’autre tradition — celle du keynésianisme originel, qui raisonne en termes de ressources réelles, de mobilisation, de rationnement, d’allocation et de primauté de la politique budgétaire — a disparu. Elle n’est pas simplement marginalisée : elle a disparu. Il n’existe plus de structure institutionnelle pour la porter, plus de filière de formation pour la transmettre, ni de coalition politique pour la défendre. Il ne reste que quelques individus isolés, pour la plupart âgés et considérés comme marginaux ; or, avoir raison n’a jamais été un moyen d’intégrer les cursus académiques dominants. Les manuels sont néo-keynésiens. Les modèles sont néo-keynésiens. La synthèse économique a placé la politique monétaire au centre et ne l’en a jamais délogée. On ne peut pas organiser une mobilisation industrielle avec des gens à qui l’on n’a jamais appris que la mobilisation était possible.

Par ailleurs, il n’existe plus de base industrielle à mobiliser, même si les idées étaient là. L’emploi manufacturier aux États-Unis a atteint son pic en 1979. Si la production réelle reste élevée, la diversité du tissu industriel a disparu : la construction navale américaine ne représente plus qu’une quantité négligeable face à la Chine, à la Corée du Sud et au Japon. Principes actifs pharmaceutiques, traitement des terres rares, transformateurs, machines-outils, chimie de spécialité : autant de secteurs dépendants des importations, souvent en provenance d’un seul pays. La base industrielle de défense n’est pas un vivier de compétences ; c’est une machine à capter des rentes via des contrats « coût majoré » (cost-plus), qui n’a jamais passé un audit avec succès, est incapable de respecter les délais et tire ses profits du lobbying plutôt que de la production. Il n’existe aucun stock caché de bonnes pratiques. Ce qui subsiste n’est qu’un vestige : quelques ateliers, quelques ouvriers âgés n’ayant pas encore pris leur retraite, et des écosystèmes étrangers qui ont conservé ce que l’Occident a rejeté.

La capacité de réaction fait donc défaut à tous les niveaux : intellectuel, institutionnel, industriel et politique. Et c’est le facteur temps qui rend la situation si cruelle. Les réactions en chaîne se déploient sur des semaines, voire des mois. La reconstruction prend des décennies. Il est impossible de former une génération d’ingénieurs, de techniciens et de planificateurs industriels dans le laps de temps imparti par la crise. Impossible de reconstituer une chaîne d’approvisionnement délocalisée depuis quarante ans le temps que les boucles de rétroaction ne se referment. Les paradigmes finiront par changer, car les crises discréditent les anciens modèles, mais ce changement s’opérera a posteriori — une fois les dégâts consommés — et non à titre préventif. C’est là que réside la tragédie ; il ne s’agit pas d’un problème constitutionnel. C’est une question de timing, et il n’existe aucune solution aux problèmes de timing une fois que le temps est écoulé.

Penchons-nous maintenant sur l’après, car c’est un sujet que personne ne veut aborder. La République de Weimar disposait pourtant d’une base industrielle solide. Elle possédait une communauté scientifique et des entreprises de premier plan, une population instruite et un État fonctionnel. Cela ne l’a pas empêchée d’engendrer le nazisme. La dynamique à l’œuvre — humiliation nationale, effondrement économique, anéantissement de la classe moyenne, perte de confiance envers toutes les institutions — ne dépend pas de la capacité industrielle. Elle naît du désespoir. Or, le désespoir au sein d’une société dépourvue de base industrielle, incapable d’employer sa population, incapable de produire ce dont elle a besoin et sans cadre pour en comprendre les raisons, serait bien pire encore. Il n’y a pas de plancher. Une société incapable de se nourrir, d’acheminer ses marchandises, de fabriquer ses médicaments et d’expliquer son propre effondrement ne devient pas modérée. Elle se dévore elle-même. Elle cherche un coupable, et elle le trouve. Ce n’est pas de la spéculation. C’est le schéma classique.

Voici donc la vérité, celle que vous n’entendrez pas aux informations — car les présentateurs sont formés selon un modèle qui les empêche de la voir et sont rémunérés par des institutions qui ont tout intérêt à prétendre le contraire : vous ne réglerez pas ce problème. Vos enfants ne le régleront pas non plus. Les outils ont disparu, la base industrielle s’est volatilisée, les idées ont fait défaut et la coalition nécessaire pour imposer une réaction n’existe pas. L’horizon de trente ans est une estimation optimiste. La réalité est bien plus longue.

Il ne reste alors qu’un choix, et c’est un choix brutal. Réorganisez le système politique pour faire ce qui a été fait en 1933 et 1942 — rationner, répartir, orienter, mobiliser, tout en acceptant que le résultat implique moins de richesse et moins de liberté selon vos critères habituels — ou bien acceptez le déclin et voyez ce qui viendra combler le vide. Ou encore, partez si vous le pouvez vers un endroit qui dispose encore d’une base industrielle et d’un État planificateur. Telles sont les options. Il n’y en a pas de troisième.

Ressaisissez-vous ou partez. Ce sera dur pour vous, et ce sera dur pour vos enfants. Ce n’est pas du pessimisme. C’est une question d’arithmétique.

source : J. Matson Heininger via Marie Claire Tellier

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