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"Le terrain est encore moche", avoue d'entrée le biologiste Sébastien Quennery. Ces quelques hectares situés entre deux plantations d'épicéas ne voient encore pousser que quelques bouleaux et des touffes de joncs. Au sol, on trébuche sur des souches de résineux et des branches d'arbres en décomposition. On risque aussi de tomber dans de larges trous dont certains retiennent un peu d'eau boueuse.
Il y a encore quelques années, cette parcelle sur la commune ardennaise de Léglise était, comme ses voisines, recouverte d'épicéas. Désormais, la zone est une réserve naturelle, que l'association environnementale Natagora et le Département de la Nature et des forêts s'efforcent de restaurer, dans le cadre du programme européen Life. "Le type de sol qu'on souhaite retrouver, parce qu'il a été dégradé, c'est la tourbière", détaille Sébastien Quennery, qui œuvre sur le projet pour les deux organismes. Normalement, ici, nous devrions patauger, le sol devrait être recouvert de dix centimètres d'eau." Ici, sous la végétation, le sol est complètement sec. La tourbière, elle, se construit au cours des millénaires. "Un sol tourbeux est un sol qui est gorgé d'eau et sans présence d'oxygène, détaille l'assistant de projet. Cela implique une décomposition de la matière organique extrêmement lente. Une graminée peut être retrouvée intacte après des siècles. La tourbe se forme donc de manière très progressive, sur des échelles de temps très longs. Environ un millimètre par an !"

Championne du carbone
Les avantages sont nombreux, mais cette lente accumulation de matières végétales en absence d'oxygène fait des tourbières des championnes du stockage du carbone. "Bien que les surfaces de tourbières ne couvrent qu'une toute petite surface des terres émergées de la planète, elle stocke une quantité immense de carbone. D'où l'intérêt pour le réchauffement climatique, de les préserver. À l'inverse, si on les assèche et qu'elles libèrent par dégradation de la matière organique, elles libèrent d'un coup le gaz carbonique. Cela fait des rejets massifs de CO2 dans l'atmosphère."
C'est pourtant ce qui s'est passé à de nombreux endroits en Wallonie, comme c'est le cas ici près du ruisseau de Houdoimont. En effet, la zone a été asséchée il y a environ un siècle pour y planter de l'épicéa. Nos aïeux ont creusé des tranchées pour y évacuer l'eau. Ici, un pas de travers et l'on peut encore tomber dans l'un de ces fossés. Ces longues dépressions dans le sol s'étirent sur 20 cm de profondeur et sur 20 centimètres de large. Elles forment un réseau de drains en forme d'arête de poisson, un aménagement très efficace pour l'évacuation rapide de l'eau vers le ruisseau en aval.
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Refuge pour la biodiversité
Le travail de restauration par Natagora a consisté, après avoir acquis la parcelle et coupé à blanc les épicéas en 2024, à combler ces "drains". "Ces grands trous que vous voyez, c'est nous qui les avons creusés, afin d'avoir de la matière argileuse pour venir faire le bouchon du drain", explique Sébastien Quinnery. On obtient alors en aval un petit monticule. Comme l'eau est bloquée par celui-ci, elle va commencer à partir à gauche et à droite et va renoyer toute la zone. L'idée, c'est de renoyer tout le site."

Avec cette opération devrait réapparaître "une faune et une flore extrêmement spécialisée" : mousses dont la sphaigne, orchidées, oiseaux inféodés aux milieux humides… "En cas de réchauffement climatique et de sécheresse comme on l'a vécu, ces écosystèmes constituent des îlots de fraîcheur et des zones de refuge pour la faune", explique Sébastien Quennery, qui se dirige à présent vers la partie arrière de la réserve naturelle.
"Quand je parle d'un papillon à protéger, tout le monde s'en fout. Mais quand je parle rentabilité de la nature, là je suis écouté"Sur cette propriété communale gérée par le DNF, les bouleaux ont remplacé les épicéas il y a bien plus longtemps. Sous les feuilles mortes, les drains, encore perceptibles, sont en phase d'autocomblement. Pour accélérer le processus, les restaurateurs les ont remplis par des rondins de bois. "Nous nous sommes inspirés des barrages de castor, s'amuse Sébastien Quennery. Cela freine et cela bloque l'eau. C'est le genre d'endroit où on rêve d'avoir des castors. S'ils peuvent venir boucher tous les petits drains et le collecteur principal, moi je signe ! Il y a en a eu un, il a fait quatre ou cinq barrages qui nous ont bien aidés, puis il est hélas parti…"
Filtration des polluants
Cette partie de la réserve affiche un meilleur état écologique. Si le sol n'est pas tourbeux, on trouve déjà le végétal clé pour constituer la future tourbe : la sphaigne. Le pied de quasiment chaque bouleau est recouvert de ces coussins formés de petites plantes vertes, élastiques lorsqu'on y pose le pied. "C'est une véritable éponge naturelle", précise le biologiste, en arrachant une poignée. Lorsqu'il presse le végétal filandreux dans son poing, des gouttes d'eau totalement transparente en sortent. "La sphaigne est ici superficielle, mais il faut imaginer cela sur un mètre de profondeur. On imagine bien la filtration, que cela retient les sédiments. Elles filtrent les polluants et limitent la hausse des nitrates dans les cours d'eau."
defaultRégulation de l'eau
Toute la réserve, située en tête de bassin, permettra dans les années à venir aussi de réguler l'eau, bien plus efficacement que les zones plantées d'épicéas alentour. "En période de forte pluie, comme elle fonctionnera comme une éponge, elle va absorber l'eau excédentaire et limiter les crues et les inondations en aval. En période sèche, elle va restituer très lentement de l'eau dans les nappes phréatiques et les cours d'eau qui en manquent cruellement. Cette zone a souffert de la sécheresse comme partout en Belgique. Avoir ces zones de tampons deviendra d'ailleurs une nécessité, à large échelle. Un outil indispensable pour nous permettre de continuer à avoir de l'eau, qu'elle soit potable ou pas."
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Les tourbières, boisées et ouvertes, rendent "trois grands services à l'écosystème et donc à l'homme : la régulation et l'épuration de l'eau ; le stockage de carbone et la préservation de la biodiversité, résume le biologiste. Ce sont des milieux qui impactent énormément l'être humain, mais qui sont très sensibles et pour lesquels nous avons donc une grande responsabilité."

D'autant que si le rôle de régulation de l'eau sera récupéré en quelques années, celui de la filtration et du stockage du carbone ne sera retrouvé qu'après des centaines, voire des milliers d'années, car la tourbière doit se reconstituer en épaisseur. "Garder un équilibre écologique, c'est la pièce maîtresse de notre survie. Il reste encore des îles de haute biodiversité dans nos régions. C'est une priorité de maintenir cette biodiversité encore présente avant de devoir la réparer. Il faut réparer les erreurs du passé – celles-ci ont été très simples à mettre en œuvre, creuser des drains, c'était très facile – mais aussi préserver ce qui est encore existant", plaide Sébastien Quennery.
Seuls trois grands sites de tourbières sont encore fonctionnels en Région wallonne : dans les Hautes Fagnes, à la Croix Scaille et en Haute-Semois.
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