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Quelques jours seulement après l’annonce de l’expulsion de 111 étrangers liés aux réseaux d’extorsion et au crime organisé, de nouveaux documents policiers donnent une idée beaucoup plus inquiétante de l’ampleur que prétend avoir atteinte le gang indien Lawrence Bishnoi au Canada.
Dans une lettre envoyée en août 2025 au Service de police d’Abbotsford, en Colombie-Britannique, des individus se présentant comme membres du gang affirment disposer de plus de 5000 membres au Canada, de davantage d’armes que la police et d’un réseau capable de faire commettre des fusillades pour aussi peu que 1000 $.
Le message va jusqu’à lancer un défi ouvert aux autorités canadiennes. Dans une demande d’accès à l’information, CBC News a découvert ce message, tout en précisant qu’il «contenait des fautes d’orthographe» :
«Nous vous donnons un avertissement et un défi par écrit. Nous sommes un gang indien. Le Canada n’a pas le courage de nous arrêter, est-ce clair? Nous allons régner sur le CANADA maintenant, et personne ne peut nous arrêter, car nous sommes très puissants. C’est à notre tour maintenant, les Indiens, nous avons plus de 5000 membres au Canada. Ils peuvent déclencher des fusillades pour seulement 1000 $. Pouvez-vous nous arrêter? Il n’y a aucun moyen. Vous verrez, nous prendrons le pouvoir au CANADA bientôt.»
Il s’agit évidemment des propres prétentions de l’organisation. Leur véracité n’a pas été confirmée indépendamment par les autorités. Le criminologue Yvon Dandurand, professeur émérite à l’Université de la vallée du Fraser, a d’ailleurs souligné auprès de Radio-Canada le caractère étrange et vantard du document et rappelé qu’il n’est pas possible d’établir avec certitude qu’il provient réellement de dirigeants du gang.
La menace est néanmoins difficile à écarter comme une simple fanfaronnade lorsqu’elle est replacée dans le contexte de ce que les autorités ont déjà documenté sur le réseau.
De 111 expulsions à une revendication de 5000 membres
Québec Nouvelles rapportait dimanche que l’Agence des services frontaliers du Canada avait déjà expulsé 111 personnes dans le cadre de son offensive contre les étrangers liés à des réseaux d’extorsion.
Selon le plus récent bilan officiel de l’ASFC, 188 mesures de renvoi avaient été prononcées en date du 3 septembre : 91 dans la région du Pacifique, 47 dans les Prairies et 50 dans le Grand Toronto. Au total, 111 personnes avaient effectivement été renvoyées du pays.
Le chiffre de 5000 ne peut pas être comparé directement à ces 111 expulsions : tous les individus expulsés n’appartiennent pas au gang Bishnoi et rien ne permet de confirmer que le réseau possède réellement 5000 membres au Canada.
Mais même prise comme une revendication propagandiste, la disproportion est frappante.
111 personnes expulsées. Un gang qui prétend pouvoir compter sur 5000 membres.
Et surtout, le document montre l’assurance avec laquelle des individus se réclamant de cette organisation parlent désormais de leurs opérations au Canada.
La lettre n’est d’ailleurs pas nouvelle. Elle a été envoyée en août 2025, soit bien avant l’annonce des 111 expulsions cette semaine. Elle ne constitue donc pas une réponse à l’opération actuelle d’Ottawa.
Une partie de son contenu était toutefois déjà ressortie au printemps. En mai, Global News rapportait qu’un policier avait évoqué lors d’une audience d’immigration une lettre dans laquelle le réseau prétendait disposer de plus de 1000 «fantassins» capables de commettre des fusillades liées à des extorsions. Les documents maintenant obtenus par CBC montrent que la revendication globale figurant dans cette même lettre était encore plus importante : plus de 5000 membres au Canada.
Une implantation qui n’est plus théorique
L’existence exacte de ces 5000 membres reste à démontrer. L’implantation du gang au Canada, elle, n’est plus réellement contestée.
Un rapport classifié de l’ASFC datant de décembre 2025 et obtenu cet été par Global News décrit une organisation possédant une «présence opérationnelle croissante au Canada», d’importantes ressources financières et un vaste réseau de recrues.
Un autre volet de cette enquête révélait que le réseau aurait utilisé les programmes canadiens d’immigration, notamment les permis d’études, pour implanter ou recruter des exécutants au pays. Goldy Brar, présenté comme l’un des principaux lieutenants nord-américains de Lawrence Bishnoi, est lui-même arrivé au Canada en 2017 avec un permis d’études, selon Global News.
Le Centre d’analyse des opérations et déclarations financières du Canada a également consacré en avril un bulletin spécial aux campagnes d’extorsion visant la diaspora sud-asiatique. CANAFE décrit Bishnoi comme l’un des groupes criminels les plus importants et violents provenant du nord de l’Inde, disposant d’exécutants et d’associés internationaux capables de coordonner extorsions, attaques et meurtres commandités.
Le phénomène a pris une telle ampleur qu’Ottawa a officiellement inscrit le gang Bishnoi sur la liste canadienne des entités terroristes en septembre 2025.
Dans son avis officiel, Sécurité publique Canada affirme que le groupe est impliqué dans des meurtres, des fusillades, des incendies criminels, des campagnes d’extorsion et d’intimidation et qu’il possède une présence au Canada dans les régions comptant d’importantes communautés issues de la diaspora.
Fusillades à bas prix et exécutants recrutés au Canada
Les documents obtenus par CBC donnent également davantage de détails sur le fonctionnement présumé de cellules canadiennes.
Deux hommes dans la vingtaine identifiés par l’ASFC auraient notamment appartenu à un réseau établi à Edmonton et lié à des fusillades et à des menaces en Alberta, en Ontario et en Colombie-Britannique.
Les enquêteurs auraient utilisé des analyses balistiques pour relier des fusillades commises à Edmonton, Calgary et Surrey.
Des victimes auraient parallèlement reçu des demandes de plusieurs millions de dollars par WhatsApp. Dans l’un des messages cités dans les documents, un individu prétendant parler pour le groupe de Lawrence Bishnoi avertissait une victime qu’après avoir tiré sur sa maison, la prochaine cible serait directement sa personne.
La violence sert donc d’outil publicitaire autant que de mécanisme de perception : quelques coups de feu dans une maison ou un commerce peuvent permettre de convaincre plusieurs autres entrepreneurs qu’une demande de rançon doit être prise au sérieux.
La lettre d’Abbotsford pousse cette logique jusqu’à son expression la plus brutale. Selon ses auteurs, des exécutants accepteraient de commettre une fusillade pour seulement 1000 $.
Même si ce chiffre relève lui aussi de la revendication du gang, les enquêtes criminelles récentes montrent que le recours à de jeunes exécutants présents au Canada est une réalité documentée.
Une course entre les expulsions et le recrutement
La nouvelle donne une autre dimension au bilan des expulsions dévoilé cette semaine.
Les 111 renvois annoncés par l’ASFC constituent une accélération tangible de la réponse fédérale. En juin, l’agence ne comptait encore que 81 personnes expulsées dans le cadre de cette offensive. Trois mois plus tard, ce nombre atteignait 111.
Mais les documents sur Bishnoi posent une question plus fondamentale : à quelle vitesse le Canada peut-il démanteler ces réseaux comparativement à la vitesse à laquelle ceux-ci recrutent ou remplacent leurs exécutants?
Le chiffre de 5000 doit être traité avec prudence. Il pourrait être exagéré, relever de l’intimidation ou de la propagande criminelle. Les autorités canadiennes ne l’ont pas confirmé.
Le problème est que les autres éléments de la lettre — présence d’exécutants, fusillades liées aux extorsions, activités dans plusieurs provinces et capacité du réseau à recruter au Canada — correspondent désormais à des phénomènes que les enquêtes policières, l’ASFC et CANAFE ont indépendamment documentés.
Autrement dit, Ottawa vient d’annoncer 111 expulsions dans un dossier où l’un des principaux réseaux criminels étrangers actifs au pays se vantait déjà, il y a plus d’un an, de disposer de 5000 membres.
Même si ce nombre est gonflé, le message envoyé aux autorités canadiennes est difficile à manquer : le gang ne se présente plus comme une organisation opérant occasionnellement au Canada.
Il se présente comme une organisation qui entend s’y installer, y recruter et y imposer sa puissance.


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