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Notre sélection bédé du mois de mars

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Cauchemar burlesque au cœur du Québec

Dans le patelin imaginaire de Tranquille Ville, quelque part dans les forêts du Québec, les nuits semblent bien agitées. Entre un Bigfoot affamé tapi dans les bois, une créature lacustre et le retour d’un tueur en série, la localité mérite amplement son surnom : Thrillerville. Le scénariste québécois Lerenard orchestre ici une comédie horrifique où trois intrigues s’entrelacent dans un crescendo aussi sanglant que réjouissant. Sous ses airs de récit de monstres, l’album joue avant tout avec les codes du cinéma de genre. On y croise un shérif débordé par les événements et une galerie d’habitants aux secrets bien gardés, dans une atmosphère qui évoque autant les classiques de l’horreur que l’ironie grinçante des frères Coen ou l’énergie débridée de Tarantino. Le coup de crayon d’Alex Puvilland amplifie ce plaisir de lecture. Son trait semi-réaliste privilégie l’expressivité des visages, tandis qu’un encrage dense et nerveux donne aux planches une forte énergie. Enrichies de textures rétro, les images installent une atmosphère nord-américaine aux accents bien de chez nous. Mais derrière le spectacle et le grotesque affleure aussi l’ombre du passé, dont les erreurs continuent de hanter le présent.


Quand l’histoire s’écrit avec du sang

10 février 1963, Reesor Siding, aujourd’hui un petit village fantôme situé pas très loin de Kapuskasing, dans le nord de l’Ontario. Cette date marque le paroxysme des conflits syndicaux canadiens, alors que les employés de la papetière Spruce Falls Power and Paper Company, qui appartient à des Américains et dont le papier sert à imprimer le New York Times, sont en grève depuis près d’un mois. C’est donc en ce jour de février que s’affrontent les grévistes, qui ont décidé d’empêcher les colons du coin de vendre leur bois à la compagnie. Malheureusement, ceux-ci sont armés, le conflit dégénère, et trois grévistes meurent sous les balles. Le professeur en sciences sociales et poète Jacques Poirier, qui est rattaché à l’Université de Hearst, accompagné ici d’un Christian Quesnel qui est à son meilleur, aux dessins, signe un album tout à fait essentiel, qui remet de l’avant un conflit longtemps oublié, mais qui trouve écho de nos jours, alors que les droits des travailleurs sont de plus en plus fragilisés. À lire !



La vie, la vie

Avec En t’attendant. Journal d’un papa impatient, le professeur à l’école des arts et cultures de l’Université du Québec en Outaouais (oui, le programme en bandes dessinées) et diplômé de la Sorbonne Jean-Charles Andrieu de Lévis vient nous prendre directement au cœur. Construit sous forme de journal, cet album, dont la conception remonte au début de la grossesse de sa femme, a tout, de prime abord, pour nous déplaire. Effectivement, quoi de plus fatigant que de futurs parents qui nous étalent tout leur bonheur à venir ? Or, le texte est écrit avec une telle candeur et sensibilité qu’on se laisse rapidement prendre au jeu de l’attente, et on se surprend même à se croiser les doigts, à quelques reprises, en espérant que tout se passe bien pour ce couple de parents impatient de rencontrer cet être surnommé haricot, haricote ou machine de guerre. Le dessin est nerveux et documentaire, le découpage n’est pas optimal parce qu’il suit le récit de la vie, et non les règles de narration, et c’est vraiment très bien comme ça !


Les bas-fonds du néo-polar

Après le réussi Morgue pleine, les Français Doug Headline et Max Cabanes replongent dans l’univers sombre de l’écrivain Jean-Patrick Manchette et redonnent vie à Eugène Tarpon, détective privé lancé sur la piste d’une jeune aveugle disparue. Ce qui s’annonçait comme une simple affaire se transforme peu à peu en plongée dans la France des années 1970, traversée par les fantômes de l’Occupation, les connivences entre police et extrême droite et les dérives de groupuscules troubles. Le scénario est signé Doug Headline, pseudonyme de Tristan Manchette, fils du regretté romancier, qui prolonge en images l’héritage du néo-polar. Tarpon, antihéros obstiné, avance dans cette affaire où les coups pleuvent et les cadavres surgissent au détour d’une station de métro. Au dessin, Max Cabanes déploie un style nerveux et hachuré, peuplé de visages fatigués et de silhouettes inquiétantes. Couleurs sourdes et décors précis recréent avec force le Paris gris et désabusé de l’époque. Avec cet album solide, les éditions Dupuis inaugurent « Aire noire », un nouveau label consacré à la bande dessinée policière et au roman noir. L’initiative veut offrir au polar un nouveau terrain de jeu, ouvert aux adaptations comme aux créations originales, où le genre peut déployer toute sa puissance narrative et son regard acéré sur la société.

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