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Liberté 50
Si nous connaissions Domaine Alary, Martin de son prénom, c’était principalement comme musicien qui faisait dans un folk pas très loin de celui de Dany Placard. Mais ce sont sa passion du dessin et celle de raconter des histoires, principalement la sienne, qui portent ce premier album, La pertinence de la vie idéale, pour lequel il avait envie de saisir un moment de sa propre vie, dont il s’inspire, afin de le laisser en legs à ses deux jeunes enfants. Alors, on le retrouve ici sous les traits de Joël, habitant les Laurentides, en plein milieu de ce fameux passage à vide de la cinquantaine. Ce dernier jongle avec une envie pressante de quitter son emploi tout en s’occupant d’un père presque aphasique à la suite d’un AVC. Ajoutez à ça une bonne dose de culture populaire, une obsession pour les gardiens de but des années 1970 et, surtout, un dessin extrêmement confiant et vous obtenez une micro-étude de mœurs tout à fait juste, et sans prétention.
François Lemay
La dictature du bonheur
Après nous avoir raconté sa dépendance aux réseaux sociaux dans son plus récent album, paru en 2023, voilà que l’autrice et illustratrice de Québec Estelle Bachelard (Bach) reprend du collier avec Je vais bien (je pense), une plaquette qui prend les allures d’un livre pour enfants sans en être un. Sur le principe de l’appel et réponse, elle nous présente de courts énoncés du genre « J’aime mon chum / Mais la vie de couple, ça peut être lourd parfois », qui se déploient sur deux pages. C’est sa manière à la fois de défaire des idées reçues et de se questionner, aussi, sur notre rapport à ce qui nous est personnel et comment celui-ci peut être perçu par les autres. Avec une petite teinte d’humour et d’autodérision, portée par un dessin qui n’est pas sans rappeler les illustrations pour les plus jeunes, Bach nous remet en plein visage nos propres contradictions en parlant d’elle-même, ce qui finit par toucher un peu tout le monde. C’est solide et sans prétention.
François Lemay
Chronique d’une famille à la dérive
Avec son noir et blanc tranché, Maybelline Skvortzoff ausculte le réel au plus près. Révélée par Roxane vend ses culottes, la bédéiste française prolonge avec Tachycardie une exploration frontale des corps, des désirs et des faux pas de tous les jours. Elle s’attarde là où le regard se dérobe, dans ces instants de gêne qui basculent, presque malgré eux, vers le grotesque. L’autrice orchestre ici les trajectoires chorales d’une famille ordinaire, saisie dans ses failles les plus intimes, et transforme le quotidien en terrain d’observation des désirs, des maladresses et des débordements. Le style à l’humour grinçant s’attache aux aspérités du réel. Cette acuité presque clinique ne tombe jamais dans le cynisme ; elle laisse au contraire émerger une forme de tendresse pour des personnages cabossés, mais résolument humains. Au fond, Skvortzoff ne juge pas, elle donne à voir, ce qui fait naître une beauté fragile au cœur du désordre affectif. Derrière sa charge provocante, l’œuvre s’impose avant tout comme une observation sensible d’une époque en perte de repères.
Ismaël Houdassine
Un chat, un taxi, et la fin du monde (ou presque)
Tout commence comme un déménagement ordinaire, adieux maladroits et valises trop pleines, avant de basculer, en quelques cases, dans une odyssée délicieusement décalée. Lorrain Oiseau, scénariste au goût affirmé pour l’absurde, et Dara Nabati, dessinateur au trait souple et expressif, donnent d’emblée le ton d’une comédie imprévisible, où chaque scène dérape avec une réjouissante liberté. Le cœur du récit repose sur un renversement de situation particulièrement réussi. Sur la planète fictive Terminax Conquis, ce ne sont pas les humains qui perdent leurs repères, mais les extraterrestres, d’abord fascinés puis pris de panique face à un élément pourtant banal, le chat Pipon, introduit clandestinement. Le félin devient alors le déclencheur d’une hystérie collective. La narration, nerveuse, enchaîne les gags à un rythme effréné sans jamais perdre le lecteur. Le dessin de Dara Nabati accompagne ce tumulte avec une énergie communicative. Derrière le rire affleure pourtant une satire douce-amère de nos peurs et de nos emballements. Un opus vif et inventif, dont on a déjà très hâte de découvrir la suite.
Ismaël Houdassine


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