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À Montréal, où le bilinguisme est un trait de caractère, le monde du livre fait exception. Librairies, maisons d’édition, événements : les lieux où les deux langues se rencontrent réellement restent rares. Trois textes pour sonder ce décalage. Aujourd’hui : les librairies
« Les librairies à Montréal qui s’affichent explicitement comme bilingues demeurent rares », confirme d’entrée de jeu l’Association des libraires du Québec (ALQ). Plusieurs librairies pourtant ont glissé ces dernières années des titres anglais dans leurs rayons, comme Le Port de tête, l’Euguélionne ou N’était-ce pas l’été, dans la Petite Italie, qui en « tient une portion riquiqui, ne serait-ce que pour les touristes », affirme la copropriétaire Mélanie Guillemette.
Pour nourrir la fluidité « frenglish » des lecteurs, le site Leslibraires.ca s’est ouvert tout récemment à l’anglais et aux librairies indépendantes canadiennes.
Une cinquantaine de commerces d’Alberta, de Colombie-Britannique, du Manitoba, du Nouveau-Brunswick, de Terre-Neuve, de la Nouvelle-Écosse et de l’Ontario y proposent maintenant leurs livres. Mais ce sont surtout des librairies anglos, plutôt que bilingues, qui expédient partout au pays.
« Carcajou, à Laval, est un exemple de librairie indépendante qui assume un positionnement bilingue », précise Gabrielle Simard, directrice générale de l’ALQ. Et la Librairie Bertrand, dans le Vieux-Montréal. Et Joie de livres, boulevard Saint-Laurent, spécialisée en romance.
« On veut une librairie vraiment 50 % anglaise et 50 % française », confirme le directeur de cette dernière, Mathieu Lauzon-Dicso. Sise en plein Mile-End, la librairie enregistre actuellement des ventes beaucoup plus importantes en anglais.
À quel niveau ? « Je ne vais pas répondre, dit avec le sourire M. Lauzon-Dicso. Ça fait moins d’un an qu’on est ouvert, donnez-nous une chance ! On fait énormément d’initiatives pour mousser le livre français. Le but : arriver à des ventes égales. »
Des thèmes et des langues
Historiquement au Québec, « les librairies bilingues étaient, et je crois qu’elles sont encore souvent, des librairies thématiques, parfois militantes », explique Micheline Cambron, spécialisée en histoire littéraire et culturelle du Québec. On s’y déplace pour un sujet précis, en anglais et en français.
L’Euguélionne, librairie féministe, s’inscrit dans cette tradition. Même Le Port de tête, officiellement librairie généraliste, a développé un public qui cherche « la littérature plus plus », une sorte de niche en soi, comme le nomme le copropriétaire Martin Turcotte.
Pourquoi les librairies complètement bilingues sont-elles si rares dans une ville où 59 % des gens le sont ? La réponse est pratico-pratique. Une librairie généraliste devrait « doubler tous ses livres en stock — les romans, essais, livres de recettes, etc., explique M. Lauzon-Dicso. Il faudrait tout dans les deux langues. Ce qui prendrait deux fois plus d’espace » et un loyer beaucoup plus grand.
« Gérer deux marchés linguistiques dans une même librairie complexifie aussi la gestion, les stocks, les relations commerciales », indique Gabrielle Simard de l’ALQ.
Au Québec, la langue structure le fonctionnement du marché du livre. La loi du livre ne s’applique que pour le bouquin en français. Les réseaux de diffusion et de distribution ne sont pas les mêmes en anglais, où il faut faire affaire avec les géants canadiens et américains. Ceux-ci peuvent faire des remises — ces « prix de gros » — plus spectaculaires aux libraires, parfois jusqu’à 50 % du prix de vente, et permettent de retourner les livres quand on veut et pas seulement pendant les trois mois suivant la sortie.
Toutefois, ces entreprises sont situées plus loin… au plus près à Toronto. « Je ne peux pas sauter dans mon char et aller à l’entrepôt à Ville Saint-Laurent s’il manque des livres pour un lancement », confie Martin Turcotte.
Les programmes de soutien public, les habitudes de conseils et de médiation sont aussi catégorisés par la langue, souligne Gabrielle Simard.
Même les métadonnées. Mathieu Lauzon-Dicso raconte en souriant qu’il a dû se faire monter un système d’étiquettes, pour les prix et codes-barres, parce que le système anglophone gratuit faisait disparaître les lettres avec accents.
Ainsi, tenir des livres dans les deux langues donne lieu à plus de travail administratif. « C’est un défi très concret pour des entreprises [qui ont] souvent [une] marge bénéficiaire étroite », explique l’ALQ.
Ce que lecteur veut…
« Au début, on hésitait à entrer des livres en anglais, parce qu’ils sont beaucoup plus touchés par les ventes d’Amazon. » À la sortie d’un nouveau Harry Potter, Le Port de tête a fait le test et ajouté quelques exemplaires du très populaire roman, pas encore disponible en français, à ses étals.
« Ça s’est vendu. Ensuite, un peu intuitivement, on a ajouté des titres », raconte M. Turcotte. Des classiques et des néoclassiques, du William Faulkner, du Virginia Woolf, du Mordecai Richler, du Leonard Cohen, du F. Scott Fitzgerald, car plusieurs « lecteurs veulent les lire en version originale », souligne le libraire Farid Kassouf.
Maintenant, 5 % des livres du Port de tête sont anglais. La fiction est ce qui se vend le plus, mais la section la plus touffue est celle des essais. La librairie tient aussi quelques titres allemands très précis, pour un cercle de lecteurs tout aussi circonscrit.
« En technopolitique, on a beaucoup de livres en anglais, mais c’est que les Français, en ce moment, sont en retard philosophiquement, et de manière drastique », avance le libraire Thomas V. H.-Marsot, qui s’occupe des commandes.
« Beaucoup de nos lecteurs, dont des écrivains, s’y abreuvent avant d’écrire leurs livres, publiés au Québec, en français », affirme Thomas V. H.-Marsot. L’auteur Jonathan Durand Folco confirme de son côté nourrir ainsi ses écrits, notamment pour son essai Le Capital algorithmique (Écosociété).
« C’est notre job de libraire de nourrir ça. Si on veut que le Québec se propulse à travers une scène internationale politique, sociale et intellectuelle, c’est important d’avoir accès à ces lectures-là », ajoute Thomas V. H.-Marsot.
Mathieu Lauzon-Dicso renchérit. Il était un lecteur francophone, avant de virer « bilingue de livres ». « Ça ouvre des horizons. On voit le monde autrement, en langue originale. On peut comparer avec la traduction. C’est super intéressant à vivre et de voir que les langues différentes apportent une pensée différente », dit celui qui tient aussi la collection Noire de La courte échelle, pensée pour les jeunes, qu’il vend à ses lecteurs anglos qui commencent à lire en français.
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