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Non, «Marty Supreme» n'est pas vraiment un film sur le ping-pong

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À moins de vivre sous terre (et encore), vous n'avez sans doute pas échappé à la promotion ubiquitaire de Marty Supreme, le nouveau film de Josh Safdie, en salles depuis le mercredi 18 février. Timothée Chalamet y incarne Marty Mauser, un joueur de ping-pong arrogant et roublard, prêt à tout pour devenir le champion de sa discipline. Son personnage est librement inspiré de Marty Reisman, vrai pongiste des années 1950. Mais attention, il ne s'agit pas d'un biopic classique et encore moins, contrairement à ce que son marketing pourrait laisser croire, d'un film sur le tennis de table.

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Entre le drame, le thriller et la comédie, Marty Supreme n'est pas tant l'histoire d'un champion que celle d'un escroc. Une fuite en avant aussi loufoque qu'anxiogène, qui ne relâche jamais la tension au cours de ses deux heures et demie, tandis que Marty ment, vole et arnaque tous ceux qu'il croise pour tenter d'atteindre son but.

Marty Supreme contient quelques remarquables scènes sportives, dans lesquelles Timothée Chalamet livre une performance exaltée (et pressentie pour lui valoir un Oscar à la mi-mars). «J'ai travaillé avec Diego Schaaf et sa femme Wei Wang, les consultants en ping-pong de Forrest Gump, pendant quatre ou cinq ans entre mes autres projets, nous a raconté l'acteur franco-américain. Pendant les trois derniers mois, j'ai mémorisé les séquences de ping-pong par cœur, comme une chorégraphie, avec parfois quinze ou seize points à retenir.» Comme le reste du film, ces quelques moments sont d'une virtuosité à couper le souffle. Mais derrière son aspect sportif, le récit de Josh Safdie offre surtout une réflexion brillante sur les traumatismes de l'après-guerre.

Des marginaux new-yorkais comme inspirations

Le réalisateur Josh Safdie et son coscénariste Ronnie Bronstein se sont inspirés d'un groupe de pongistes marginaux des années 1950, qui vivotaient à New York malgré leurs remarquables exploits sportifs. «Ils ne savaient jamais où ils allaient passer la nuit, ils n'avaient pas assez d'argent et leur seul moyen de prendre le métro était de frauder quand personne ne regardait. Et pourtant, la semaine d'après, on les retrouvait en Bosnie, à Paris, à Rome ou au Caire. C'étaient des gens internationaux», explique Josh Safdie.

Le cinéaste états-unien dit avoir été particulièrement intéressé par la perspective de la génération silencieuse, à laquelle appartient Marty Mauser. Nés dans les années 1920, ces hommes ont subi les conséquences de la Seconde Guerre mondiale sans y avoir participé, puisqu'ils étaient trop jeunes pour partir combattre. «Quand j'ai découvert l'univers de ces jeunes Américains, j'ai été fasciné par leur point de vue sur la victoire et ce que cela signifiait d'être américain pour eux, à ce moment de l'histoire

Josh Safdie (à gauche) et Timothée Chalamet sur le tournage du film Marty Supreme. | Metropolitan Films

Josh Safdie (à gauche) et Timothée Chalamet sur le tournage du film Marty Supreme. | Metropolitan Films

La guerre du Pacifique, version ping-pong

Derrière les matchs de ping-pong du film, s'exprime en fait une fascinante revanche géopolitique. Endo, le grand rival de Marty, est un jeune joueur de tennis de table japonais, qui a perdu l'ouïe pendant les bombardements sur sa ville. À travers leurs affrontements, le long-métrage rejoue ainsi la guerre du Pacifique (1941-1945), Marty représentant l'arrogance impérialiste américaine. Tandis que pour Endo et les millions de supporters japonais qui le soutiennent, une victoire est aussi l'opportunité de renverser l'humiliation de la fin de la guerre.

Le film se déroule en 1952, alors que les États-Unis mettent fin à leur occupation du Japon. La restriction de voyage pour les ressortissants japonais est levée, permettant au pays du Soleil-Levant d'envoyer une équipe aux championnats du monde de tennis de table pour la première fois depuis la fin du conflit mondial. Un tournant pour cette nation unie par la défaite et encore traumatisée par les bombardements atomiques sur Hiroshima et Nagasaki.

«Les Japonais ont réellement inventé la raquette en mousse en 1952 et c'est à ce moment-là qu'ils ont débarqué sur la scène du ping-pong, continue de retracer Josh Safdie. C'est la première fois qu'ils sortaient de leur isolement et ils l'ont fait grâce à ce sport, qui leur a offert une forme de fierté nationale. On s'est demandé comment on pouvait montrer la différence entre ces deux types de joueurs. Avec Marty, on a ce personnage qui représente la naissance de la mentalité américaine moderne. Et puis Endo représente la mentalité japonaise. Mais ce qui est étrange, c'est que ce sont les Américains qui ont écrit la Constitution japonaise pendant l'occupation. Leur mentalité a donc été infusée de nos propres idéaux.»

Dans les matchs entre Marty et Endo, c'est à chaque fois l'issue du conflit de 1939-1945 qui est rejouée, comme on peut le lire dans le regard des supporters japonais, fébriles à l'idée d'être battus une nouvelle fois par les États-Unis. «C'est fascinant parce qu'Endo, comme le dit le reportage télé, a 84 millions de supporters derrière lui, alors qu'il n'y a qu'une seule personne derrière Marty, compare le réalisateur du film. Il s'agit d'un peuple qui a été uni par un moment historiquement massif, à la fin de la guerre du Pacifique et de la Seconde Guerre mondiale. Et ils ont ce nouveau héros qui est, d'une certaine manière, le héros d'un script plutôt américain.» Car Marty Mauser a beau être le héros éponyme du film, il est aussi fortement antipathique. Ainsi, le spectateur lui-même se prend à questionner son allégeance entre ce protagoniste peu honorable et son adversaire.

Allégeances troubles et appartenances identitaires 

À chaque détour, le film souligne ainsi le réseau complexe d'appartenances identitaires et de hiérarchies socio-économiques du début des années 1950. «Avec Ronnie, on a beaucoup parlé de la signification du patriotisme, reprend Josh Safdie. Est-ce que Marty est patriote? Il est fier, ça c'est sûr. Il est fier de lui et fier d'être Américain d'une certaine manière.» Ambitieux, charismatique, fier, self-made-man et prêt à tout pour gagner: Marty porte en lui les idéaux américains modernes.

Pourtant, il est détesté et méprisé par quasiment tous les personnages du film. Il faut dire que Marty Mauser n'est pas WASP (White Anglo-Saxon Protestant, «protestant anglo-saxon blanc»). C'est un juif new-yorkais maigrichon et couvert d'acné, qui vit avec sa mère dans un logement étriqué, partage une douche avec tout l'immeuble et vend des chaussures dans la boutique de son oncle pour se payer ses tournois de ping-pong. Tout comme son meilleur ami afro-américain Wally (Tyler «The Creator» Okonma), Marty appartient à une population états-unienne déclassée et a appris tôt à survivre par tous les moyens.

Timothée Chalamet incarne Marty Mauser, dans le film Marty Supreme, réalisé par Josh Safdie. | Metropolitan Films

Timothée Chalamet incarne Marty Mauser, dans le film Marty Supreme, réalisé par Josh Safdie. | Metropolitan Films

La blessure récente de la Shoah et l'antisémitisme sont également omniprésents dans le film. Marty lui-même se définit comme «le pire cauchemar d'Hitler» et n'hésite pas à faire de la provocation en déclarant qu'il va faire à Bela Kletzki, son ami et adversaire, «ce qu'Auschwitz n'a pas pu faire en finissant le travail». Lorsque Milton Rockwell, puissant homme d'affaires et principal antagoniste de Marty Supreme, remarque le tatouage que porte Bela sur son avant-bras, il lui crache: «Mon fils est mort pour vous libérer.» On apprendra juste après qu'en fait, son fils était déployé dans le sud du Pacifique et n'avait rien à voir avec la Libération.

Le pouvoir de l'argent

Le plus grand adversaire du film n'est donc pas un sportif, ni un Japonais, mais Milton Rockwell, un patron américain, qui incarne le pouvoir suprême: celui de l'argent. Et qui préfèrera prendre le parti d'Endo, pourtant un ennemi pendant la Seconde Guerre mondiale, plutôt que pour Marty, qu'il méprise. Le personnage est d'ailleurs incarné par un véritable homme d'affaires, le Canadien Kevin O'Leary, surnommé «Mr. Wonderful» et connu aux États-Unis pour ses apparitions dans l'émission de téléréalité «Shark Tank».

Sa femme Kay, incarnée par Gwyneth Paltrow, est quant à elle une actrice has been, prisonnière de son mariage et forcée de mettre ses rêves professionnels de côté pour devenir mère. Là où la maternité est vue comme un enfermement, voire une condamnation, pour plusieurs personnages dans le film, la paternité est quant à elle un moteur et un outil de rédemption, nouvelle preuve d'un déséquilibre cette fois-ci genré.

Josh Safdie nous le confirme: «Tout le monde est rabaissé dans le film. C'est démocratique d'une certaine manière (rires).» Marty Supreme est une histoire d'humiliations et de contre-humiliations, où mentir, voler, embrasser un cochon ou encore être fessé à coups de raquette sont des avilissements nécessaires pour espérer atteindre les sommets. Et où seul l'argent, au bout du compte, finit par régner.

«Je pense que l'idée du rêve américain a vraiment gagné en puissance après la guerre, analyse Josh Safdie. On a assisté à la naissance du colonialisme d'entreprise, une nouvelle forme plus passive de colonialisme américain, d'une certaine manière.» Derrière l'histoire d'un pongiste, Josh Safdie, Ronnie Bronstein et Timothée Chalamet racontent le moment où le capitalisme et l'hyperindividualisme américain ont commencé à tout décimer.

Marty Supreme

De Josh Safdie

Avec Timothée Chalamet, Odessa A'zion, Tyler Okonma, Luke Manley, Fran Drescher, Koto Kawaguchi,  Kevin O'Leary, Gwyneth Paltrow, Abel Ferrara

Durée: 2h29

Sortie le 18 février 2026

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