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Dans son premier long métrage, Une colonie (2019), Geneviève Dulude-De Celles s’est largement inspirée de son enfance pour raconter l’entrée dans l’adolescence d’une jeune fille grandissant en milieu rural. Pour son deuxième film de fiction, Nina Roza, récompensé par l’Ours d’argent du meilleur scénario à la dernière Berlinale et présenté en ouverture des Rendez-vous Québec Cinéma, elle a souhaité faire différemment.
« Je pense que j’ai vécu une certaine fatigue à force de porter un film qui était si près de moi. J’ai donc eu envie de m’éloigner de mes repères. Même si ce nouveau projet demeure très personnel, il l’est de manière plus diffuse. J’ai vraiment cherché à regarder vers l’Autre avec un grand A. Il n’y a pas d’étincelle et d’élément déclencheur. Je me suis d’abord et avant tout inspirée de différentes expériences, notamment d’un désir de camper un récit en Europe de l’Est, où j’ai vécu pendant six mois à l’âge de 21 ans, et de personnes et personnalités qui me fascinaient. »
Parmi celles-ci figure le père d’une très bonne amie de la réalisatrice, immigré de l’Uruguay il y a plus de 20 ans, et qui n’avait jamais remis les pieds dans son pays d’origine. « Il n’a plus jamais revu sa famille, qu’il avait décidé de laisser à un passé qu’il ne parvenait plus à arrimer au présent. Je me suis demandé ce qui arriverait si cet homme était obligé de retourner dans le pays de son enfance. »
Geneviève Dulude-De Celles a donc imaginé Mihaïl, un sexagénaire d’origine bulgare, exilé à Montréal depuis plusieurs années avec sa fille Roza. Cette dernière, mère à son tour, cherche contre la volonté de son père à renouer avec ses racines et sa langue afin de les transmettre à son fils.
Perturbé par la quête de Roza, Mihaïl fera finalement le trajet vers le pays qui l’a vu naître, 30 ans après l’avoir quitté. Commissaire d’exposition de métier, ce dernier est dépêché dans un village rural de la Bulgarie pour évaluer l’authenticité des toiles d’une enfant prodige de 8 ans, dont les coups de pinceau sont devenus viraux sur le Web.
« Je suis tombée par hasard sur la vidéo d’une jeune peintre prodige qui n’était pas Bulgare, mais Australienne, Aelita Andre. Contrairement à mon personnage, elle avait fait sa première exposition à l’âge de 3 ans. En effectuant un peu de recherche, j’ai appris que, dans les cas d’enfants prodiges comme ça, il fallait qu’un expert soit dépêché sur place pour rencontrer la famille, authentifier les toiles, voir un peu les installations et le travail du petit peintre pour s’assurer qu’il n’y avait pas de magouille derrière. C’est là que j’ai trouvé mon prétexte pour le retour de Mihaïl à sa terre natale. »
Les défis de la coproduction
Comme le film se déroule entre Montréal et la Bulgarie, le projet a rapidement mené à une coproduction ; une première pour la cinéaste. Quatre pays — le Canada, la Bulgarie, la Belgique et l’Italie — ont finalement participé au financement et à la production du film. Au-delà du tournage, ayant demandé la contribution d’artisans de chacun de ces pays, plusieurs étapes de la postproduction se sont déroulées à l’étranger, dont la conception et le mixage sonore ainsi que la colorisation.
Cette coproduction a comporté son lot de défis. « Ça a demandé beaucoup, beaucoup de recherche et de réécriture. Pour Une colonie, c’est la quatrième version du scénario qui a été portée à l’écran. Pour Nina Roza, c’est la vingt-quatrième. Puis, c’est évidemment très complexe de monter un financement avec quatre pays, donc de devoir défendre le projet devant une panoplie d’intervenants différents, à de multiples reprises. »
La cinéaste a également dû faire face à des défis en ce qui concerne la distribution, notamment afin de trouver un acteur principal aussi à l’aise en bulgare que dans la langue de Molière. Dénicher l’interprète de Nina — une fillette de 8 ans affirmée et extrêmement mature — présentait également un défi de taille. Ce sont finalement les jumelles Sofia et Ekaterina Stanina qui ont su convaincre l’équipe.
L’équipe du film a eu l’aide du centre culturel canadien-bulgare de Montréal afin d’entrer en contact avec la communauté bulgare. « Lorsque nous avons vu les jumelles en vidéo, on a vraiment eu un coup de cœur, parce qu’elles avaient une force, une espèce de magnétisme dans leur présence. Elles étaient aussi très complémentaires dans leur manière de jouer. On a donc décidé d’offrir le rôle à toutes les deux. »
Défis complexes
Comme dans son long métrage précédent, Geneviève Dulude-De Celles fait montre d’une scénarisation éminemment complexe, qui saisit bien l’enchevêtrement des défis abordés. À travers ses différents personnages — un homme ayant quitté son milieu d’origine par choix, une fillette forcée de dire adieu aux siens pour sortir sa famille de la misère et une riche galeriste italienne qui parcourt l’Europe comme si c’était l’extension de sa maison —, elle s’intéresse notamment à l’exil et aux multiples formes sous lesquelles il se manifeste.
« Je pense que j’ai été marquée par l’expérience de la mobilité à deux vitesses lors de mon séjour en Roumanie, à 21 ans. Je donnais des cours de cinéma et de théâtre en parascolaire au lycée français de Bucarest. J’étais donc très proche de la communauté d’expatriés français. En même temps, je résidais dans une famille roumaine où la jeune fille qui avait mon âge rêvait juste de sacrer son camp de son pays. Je donnais également un cours sur la culture québécoise à des migrants qui s’apprêtaient à partir au Canada. Bref, j’étais moi-même au milieu de toutes ces trajectoires, auxquelles j’ai voulu donner vie à travers mon film. »
La réalisatrice rend également compte des nombreux paradoxes qui régissent le milieu de l’art visuel contemporain, espace des plus grands excès et des plus grandes misères.
« Les cas d’artistes-enfants m’ont particulièrement fascinée parce qu’il y a beaucoup à réfléchir dans la mise en marché de ces toiles-là. Bien sûr, il y a une maîtrise du langage, un sens de la disposition, de la mise en couleur qui expliquent que ces œuvres sortent du lot, mais si ces toiles avaient été peintes par des adultes, il n’y aurait pas nécessairement le même engouement. Qu’est-ce qu’on achète alors ? La toile ou l’histoire derrière ? Je voulais aussi mettre en relief le contraste entre la simplicité et l’impulsion du geste, réalisé dans le plaisir du jeu, et la volonté de vampiriser cet esprit, de le capitaliser. J’ai horreur du noir et du blanc. Je voulais vraiment en montrer toutes les nuances. »
Le film Nina Roza prend l’affiche le 24 avril. Les Rendez-vous Québec Cinéma se poursuivent jusqu’au 30 avril.


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