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Il n’est pas fréquent que la plume de l’écrivaine et artiste multidisciplinaire française Sophie Calle (Prenez soin de vous, Catalogue raisonné de l’inachevé) inspire des spectacles sur nos scènes. On pense évidemment au sobrement raffiné et inoubliable Douleur exquise, créé en 2009 par Brigitte Haentjens et interprété par Anne-Marie Cadieux. Or, le metteur en scène québécois d’origine grecque Manolis Antoniou, pour sa part, ne fait pas dans l’épure. Musiques variées, projection, dessins et écriture en direct sur le mur, changements de costumes à vue, manipulation d’objets divers et danse sont convoqués pour mettre en relief les très courtes scènes issues du livre Des histoires vraies, bonifiées de quelques apports proposés par le metteur en scène et les deux comédiennes, Danielle Le Saux-Farmer et Ève Pressault.
Ces fragments de récit portent sur l’intimité, les relations amoureuses et, en large part, sur la mort. Mort d’une mère, d’un chat, d’une union, d’un fantasme, d’une lignée. Mort des chimères, aussi, qu’inspirent différents humains, dont la nature s’avère trop souvent décevante, médiocre. Les deux interprètes seront tout d’abord comme des spectatrices de leur propre vie, observant à distance, comme dans un musée, divers artefacts liés à leur existence (des escarpins, des carnets, une boîte de thé…) déposés au sol et cernés d’encadrements, en restant abritées de tout véritable investissement personnel sous des armures contemporaines constituées de perruques, de lunettes, mais également d’un ton désincarné et d’une élocution propre au français dit international. Elles finiront par se délester de tous ces artifices pour embrasser franchement la vie, dans son imperfection tout à la fois douloureuse et délicieuse.
Si la mise en scène frôle par moments la surenchère, l’interprétation de ses nombreux éléments pouvant parfois court-circuiter l’écoute que requiert la trame textuelle, son baroquisme confère au spectacle des airs à la fois de performance et d’installation, ce qui concorde fort bien avec l’art de Calle. Ce déploiement contrecarre aussi la froideur qui aurait pu guetter une proposition plus dépouillée, vu le ton impassible qu’adopte l’autrice. On peut toutefois se demander s’il était nécessaire que l’époux américain, présent dans quelques tableaux, s’exprime en anglais (sans que ces parties du texte soient surtitrées), le bilinguisme n’étant pas — encore ? — un prérequis pour assister à une pièce de théâtre à Montréal.
Quoi qu’il en soit, Pressault et Le Saux-Farmer forment certainement le cœur battant de cette production. Non seulement elles relaient efficacement l’humour grinçant de l’artiste française et donnent pleinement corps à cette parole si singulière, mais, constamment au diapason l’une de l’autre, elles rayonnent d’une complicité sans ostentation qui parvient à se réverbérer dans les quelques gradins de la salle intime du théâtre Prospero pour donner tout son sens au principe d’expérience collective sur lequel repose l’art théâtral.


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