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«Je suis allé au Groenland pour essayer de l'acheter.» Non, cette phrase n'est pas de Donald Trump. Partagée sur le réseau social X en novembre 2024, elle vient de l'entrepreneur américain Dryden Brown, cofondateur de la start-up Praxis, qui veut mettre sur pied un projet de cité futuriste et libertarienne, lancé dès 2019.
I went to Greenland to try to buy it
Here’s what happened:
L'idée de mettre la main sur ce territoire autonome du Danemark de près de 57.000 habitants ne date pas d'hier ni du retour de Donald Trump à la Maison-Blanche. Alors que le président des États-Unis a engagé un bras de fer avec l'Union européenne pour se l'approprier, le Groenland attire depuis de nombreuses années une nébuleuse de milliardaires de la tech américaine prête à payer très cher pour expérimenter un nouveau système politique basé sur la cryptomonnaie.
«Pour la Silicon Valley, le Groenland est un territoire riche en ressources naturelles, notamment les minéraux tels que l'uranium et le zinc, qui sont essentiels à la tech. Il représente une opportunité d'innovation politique avec la création d'une juridiction privée», appuie Primavera de Filippi, juriste et chercheuse affiliée au CNRS et à l'université Harvard, spécialiste des questions de gouvernance décentralisée et de la blockchain (technologie de stockage et de transmission d'informations sous forme de registre numérique décentralisé).
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Au-delà des velléités d'extractivisme et d'exploitation des ressources minières du territoire, les ambitions de certains milliardaires de la tech convergent avec celles du président Donald Trump. Et cette alliance interroge, notamment au regard du soutien politique dont ils bénéficient, alors même que plusieurs d'entre eux ont figuré parmi les principaux contributeurs financiers de sa dernière campagne électorale en 2024.
À l'image de Dryden Brown, ces derniers en profitent désormais pour faire avancer leurs projets de cités-États libertariennes et de privatisation du pouvoir politique. «Il s'agit d'une stratégie de privatisation politique qui utilise une rhétorique post-étatique pour masquer une ambition impériale très classique», avance Primavera de Filippi.
Minéraux et utopie libertarienne: la Silicon Valley en expédition
À l'été 2019, lorsque Donald Trump évoque publiquement son projet d'achat du Groenland et s'attire les railleries à l'international, la tech américaine se positionne. La même année, Bill Gates et Jeff Bezos investissent dans KoBold Metals, une start-up spécialisée dans l'extraction de minerais rares. La Silicon Valley se prépare à tirer profit des ressources stratégiques du territoire, cruciales pour l'industrie technologique et l'intelligence artificielle (IA). Mais les minerais ne sont pas le seul enjeu.
L'immensité du Groenland, largement inhabité, attire aussi des entrepreneurs libertariens. À la tête de Praxis, Dryden Brown et Charlie Callinan portent un projet de «nation numérique», destinée à devenir une cité-État autonome. En novembre 2024, Dryden Brown se rend à Nuuk, la capitale du Groenland, pour prospecter un terrain. Il imagine une gouvernance confiée à une sorte de PDG-monarque, administrée comme une start-up et appuyée sur l'intelligence artificielle, comme le souligne le média en ligne et spécialisé SynthMedia, dans un article publié le 13 janvier.
«Praxis propose un système de gouvernance basé sur la blockchain, où le pouvoir politique est directement lié au capital financier, décrypte Primavera de Filippi. Dans ce cas, la blockchain est un instrument de privatisation de la gouvernance plus qu'un outil de démocratisation. Utiliser la blockchain pour gérer l'identité et les cadastres, ainsi que pour faire appliquer des règles techniques signifie que le code fait effet de loi [«Code is law», ndlr]. Mais si ce code est contrôlé par une entité centralisée comme Praxis et ses investisseurs, il n'y a plus de contre-pouvoir. De quoi faire craindre une nouvelle forme de techno-féodalisme, les citoyens devenant les usagers d'une plateforme privée dont ils doivent respecter les conditions générales d'utilisation.»
Mais d'autres projets libertariens essaiment aussi et lorgnent de nouveaux territoires, comme les Network States («États réseaux») de l'entrepreneur états-unien Balaji Srinivasan. Ancien directeur technologique de la plateforme d'échanges de cryptomonnaies Coinbase, il vise à «fonder une société start-up», soit une communauté numérique pour ensuite utiliser son capital crypto et financer l'acquisition de territoires physiques dispersés dans le monde. «Bâtir un nouveau pays supposerait ainsi de débuter par une association volontaire de citoyens numériques déterminés à faire communauté, qui se lancerait ensuite dans une dynamique d'annexion territoriale afin de créer un nouveau pays», rapporte Synth Media.
Ainsi, la logique classique de l'État‑nation se retrouve littéralement renversée. Plutôt que d'être défini d'abord par la géographie, un crypto state se structure d'abord dans le cloud, autour d'un but partagé et de technologies décentralisées, avant de s'ancrer dans le monde physique. Cette stratégie tient moins d'une utopie post‑étatique que d'une reconfiguration radicale de la souveraineté, où des communautés privées et capitalisées cherchent à substituer ou contourner les cadres politiques existants.
Selon Primavera de Filippi, le projet revient in fine à appliquer la logique des start-up à l'État: «Le but est de transformer la souveraineté en un service marchand, dans lequel l'État devient une plateforme en compétition avec d'autres. L'idée est que si un gouvernement est inefficace, les citoyens devraient pouvoir se réengager auprès d'un autre gouvernement, comme on change d'opérateur téléphonique.»
Une mainmise croissante des milliardaires de la tech sur la politique
La plupart de ces initiatives de gouvernance privée reposent avant tout sur le soutien financier d'un nombre très restreint de grandes fortunes de la tech américaine. Parmi elles, Peter Thiel, le fondateur de Palantir (entreprise américaine spécialisée dans l'analyse de données massives et le développement de logiciels utilisés par les gouvernements et les entreprises), occupe une place centrale à travers ses structures d'investissement comme Founders Fund ou Emergent Ventures.
Et la proximité des milliardaires de la tech avec les cercles trumpistes leur ouvre aujourd'hui un accès privilégié au pouvoir politique. Pour Robert Weissman, coprésident du groupe de réflexion américain Public Citizen (organisation indépendante de défense de l'intérêt public qui surveille et dénonce l'influence des grandes entreprises et de l'argent en politique), cité par The Guardian, cet accès a aujourd'hui ouvert un «cercle vicieux de la fraude». Pour lui, les dons politiques se transforment en politiques publiques favorables aux intérêts des donateurs, y compris au profit de projets libertariens cherchant à construire une société post-étatique.
En témoigne l'activité de la Freedom Cities Coalition («coalition des villes de la liberté»), un réseau de lobbyistes dirigé par l'économiste Mark Lutter (lié au Charter Cities Institute), pour convaincre le gouvernement américain d'autoriser la création de «villes de la liberté» sur le territoire, des zones urbaines expérimentales bénéficiant d'une autonomie juridique étendue et d'une fiscalité minimale. Ces villes seraient pensées comme des espaces affranchis des régulations fédérales. Et ces propositions ont progressivement gagné en visibilité jusqu'à être reprises par Donald Trump lui-même, qui a évoqué l'idée de construire une dizaine de ces «freedom cities» sur le sol américain, durant sa campagne en mars 2023.
D'autres modèles, comme les Network Nations dont Primavera de Filippi a fait le cœur de sa recherche, partent encore d'un autre postulat. «L'idée est d'utiliser la blockchain non pas pour privatiser la gouvernance, mais pour ré-encapaciter la société civile, précise la juriste et chercheuse. L'enjeu avec les Network Nations est d'encourager de nouvelles formes de gouvernance citoyenne, où les citoyens ne sont plus des consommateurs passifs de services publics mais deviennent les cocréateurs de nouvelles institutions politiques plus ouvertes et décentralisées.»
Reste que la plupart des projets libertariens actuellement soutenus par la tech américaine tiennent aujourd'hui volontiers un discours néocolonial et impérialiste. Une position qui s'est encore renforcée depuis la capture du président vénézuélien déchu Nicolás Maduro par l'armée des États-Unis, en violation du droit international, le 3 janvier dernier.
Dans un billet de blog publié sur son site le 16 janvier, le Charter Cities Institute n'y va d'ailleurs pas par quatre chemins: «Le renversement du régime Maduro par l'administration Trump a ouvert la voie à une démocratie stable au Venezuela. […] Une “Freedom City” –une ville nouvelle dotée de lois et de réglementations plus efficaces, administrée conjointement par les gouvernements américain et vénézuélien– pourrait contribuer à attirer les investissements, à créer des emplois et à tracer la voie d'une réalisation stable de ces objectifs.»





























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