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Narcotrafic: entre Marseille et Paris, un conflit sémantique et médiatique

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Entre le 13 et le 22 novembre 2025, les plateaux de télévision et de radio ont proposé de nombreuses émissions dédiées au narcotrafic. Dans cet interstice délimité par l'assassinat de Mehdi Kessaci –frère du jeune militant marseillais Amine Kessaci– et les hommages et rassemblements citoyens qui ont suivi, il a été alors possible d'entendre tout et son contraire. Cette litanie, qui s'est poursuivie au mois de décembre, n'a pourtant pas permis d'éviter les pièges cognitifs les plus éculés. Tout ceci ne serait pas bien grave si, derrière ces imprécisions, ce manque de rigueur et parfois cette exagération volontaire, nous ne trouvions pas une communauté humaine de chair et surtout de sang.

Les Marseillais le savent: ils sont souvent condamnés à ce que d'autres parlent pour eux. Ces «autres» sont souvent des experts qui vivent et travaillent à Paris, mais qui assurent connaître «très bien la ville». Souvent sincères, journalistes, criminologues, réalisateurs ou chercheurs courent les plateaux au risque de démontrer leur méconnaissance, tantôt sur la phénoménologie du narcotrafic, tantôt de Marseille. Parfois des deux. Ces décharges verbales tirées au fusil à pompe ne peuvent pas faire mouche. Pour cela, il faut de la patience, une bonne connaissance du terrain et des outils de précision méthodologiques inutiles lors de tirs au jugé.

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Experts partout, justesse nulle part

Le samedi 15 novembre 2025, on a ainsi pu assister, sur LCI, aux commentaires d'un professeur de criminologie renommé et grand habitué des médias affirmant «qu'il n'y a pas de mafia à Marseille, en tout cas pas encore».

L'aplomb affiché ici renforce l'autorité nécessaire à la dramaturgie des plateaux de télévision. Par ailleurs, cela semble au demeurant juste. Le téléspectateur, rassuré par l'amalgame de l'autorité et du charme, se dit peut-être que l'homme sait de quoi il parle.

Dans les minutes qui suivent, le criminologue mentionne la cité de la Busserine (dans le XIVe arrondissement de Marseille) comme «la mère de toutes les cités». Il faut comprendre, avec cette formule hasardeuse mais assez envolée, qu'elle est le centre névralgique du narcotrafic. Or, ayant confondu la Busserine et la cité de la Castellane (dans les XVe et XVIe arrondissements), l'expert ne s'est pas seulement trompé de quelques kilomètres, il a aussi –involontairement certes– stigmatisé les uns et les autres.

À l'échelle de l'Île-de-France, cela reviendrait à confondre le «four» (le surnom d'un point de deal) de la Capsulerie à Bagnolet, dans le 93 (Seine-Saint-Denis) et celui de Longs Sillons à Ivry-sur-Seine dans le 94 (Val-de-Marne). Cette erreur est aussi qualitative, car elle substitue un «simple» point de vente de stupéfiants (la Busserine) à une plaque tournante (la Castellane), au cœur de laquelle prospère l'un des clans criminels les plus puissants de France. Vu de Marseille, difficile de prendre tout ceci au sérieux.

L'estocade est, in fine, portée le samedi 6 décembre, toujours sur LCI, où ce même criminologue explique, après l'assassinat de Mehdi Kessaci, que «nous avons notre première mafia en France avec la DZ Mafia». Non sans avoir, au préalable, donné une leçon à tous les Marseillais, trop peu nombreux selon lui lors de la marche blanche organisée en hommage à Mehdi Kessaci, qui s'est déroulée le samedi 22 novembre: «On peut se satisfaire que 5.000 courageux ont manifesté au moment de la démonstration après l'assassinat du jeune frère d'Amine Kessaci? […] 5.000, vraiment, à Marseille? Sur un million d'habitants?»

Ce malheureux commentaire illustre tant le positionnement descendant de certains experts, comme si l'ampleur d'un tel drame à Marseille ne pouvait pas avoir de portée nationale, que l'entre‑soi de celles et ceux qui ne risquent pas grand-chose à l'exaltation du «courage citoyen face au crime organisé».

D'une manière générale, sont répétés en boucle sur les plateaux des clichés présentés sous formes d'analyses inédites sur la jeunesse et la «sauvagerie» des tueurs ou sur la disparition des codes du milieu. Ces assertions sont réfutées par Stéphane (prénom d'emprunt), un journaliste marseillais spécialisé dans les thématiques police et justice: «Il y a toujours un côté gênant, voire agaçant, à voir des journalistes débarquer la veille dans une sorte de “narco tour” et asséner des vérités sur des sujets que l'on traite au quotidien dans leurs complexités.»

Et Stéphane de poursuivre: «Mais ça devient vraiment problématique quand des éditorialistes et certains journalistes, que je juge “engagés”, en profitent pour faire entendre une petite musique idéologique, en mode “c'était mieux avant”, “les bandits avaient de l'honneur”, alors qu'en réalité, seules les consonances et les origines des noms changent. La cruauté est la même. On a quand même eu à Marseille un juge exécuté en 1981 [le juge Pierre Michel, ndlr], ou dix personnes assassinées dans la tuerie du Bar du Téléphone en 1978. On vient d'avoir, en Corse, un “parrain” tué à l'enterrement de sa mère [Alain Orsoni, le 12 janvier, ndlr], on a vu mieux en matière de code d'honneur!»

«Marseille, la ville qui représente le trafic de stupéfiants»

Ces approximations permettent de mettre en exergue la parole de celles et ceux qui refusent la simplification. Vraisemblablement soucieuse d'élargir le débat, Béatrice Brugère, magistrate et secrétaire générale du syndicat Force ouvrière Unité Magistrats FO, intervient le mardi 16 décembre dans l'émission «C ce soir», sur France 5, pour évoquer le déplacement du président Emmanuel Macron à Marseille, le jour même. Avec une formule surprenante: «Je pense que c'est un geste politique qui arrive un peu tard et qui est un peu facile. Marseille, c'est facile.» Le journaliste Thomas Snégaroff, maître de cérémonie, lui demande de préciser sa pensée. La magistrate répond: «Parce que c'est la ville symbolique qui, dans l'imaginaire, représente le trafic de stupéfiants.»

Avec peu de mots, elle montre que la puissance des représentations liées à Marseille masque le problème majeur: l'extension et la montée en puissance de la criminalité organisée sur l'ensemble du territoire, y compris dans les terres ultramarines. En limitant le débat à Marseille, en liant narcotrafic, violence et cités, il devient difficile d'y voir clair. On mêle alors le problème du narcotrafic à celui des banlieues. Une dangereuse métonymie que Clotilde Champeyrache, économiste, maîtresse de conférences au Conservatoire national des arts et métiers et spécialiste des mafias, tente de corriger en rappelant que tout le territoire national est touché et quadrillé par les narcotrafiquants.​

Soucieuse de rigueur scientifique, Clotilde Champeyrache creuse ce sujet avec patience. Elle sait qu'une bonne pédagogie repose sur la répétition et sur un cadre de référence solide, loin des équations simplistes: «Marseille = cités = narcotrafic».​ En plaçant le narcotrafic comme une strate parmi d'autres de la criminalité organisée, Marseille devient un problème local dans une dynamique qui menace toute la France.

L'économiste désenclave ainsi Marseille dans l'imaginaire décrit par Béatrice Brugère, sans minimiser l'ampleur des violences commises dans la cité phocéenne. ​Grâce à cette méthode, la magistrate et la chercheuse mettent au jour un champ lexical décisif: celui de la corruption. Parler de corruption, c'est transférer une partie des responsabilités du local au national, de Marseille à Paris, et replacer les violences marseillaises dans un contexte plus large.​ Ce travail indispensable ne met toutefois pas un frein aux inepties de certains invités sur les plateaux de télévision et de radio, ni aux déclarations sensationnalistes qui démontrent une méconnaissance réelle du terrain.

«Je connais bien Marseille...»

Lorsqu'il est question de Marseille, pourquoi les journalistes des rédactions parisiennes s'empressent-ils souvent de recourir à une légitimité que personne n'impose? Les un·es et les autres –y compris celles et ceux qui ont une expertise réelle de la voyoucratie locale– expliquent qu'ils et elles connaissent très bien Marseille, un peu comme s'il s'agissait d'une terra incognita ou tout du moins d'une place exotique. Efforçons‑nous de nous souvenir des dernières fois où nous aurions entendu, dans les médias de masse: «Je connais bien Toulouse, Béthune, Roubaix, Montreuil ou Paris.» De quel étrange statut la ville marseillaise est-elle affublée pour que les directeurs de rubriques police‑justice fassent référence à une initiation régulièrement reconnue?

Cela est inutile (on vous croit!) et souvent contre‑productif, à l'image des États qui insèrent le qualificatif «démocratique» dans leur dénomination officielle. Ceci pourrait être anodin si cette recherche de légitimité n'était pas le préalable aux florilèges d'imbécilités diffusées avec la conviction de l'ignorance par des mystificateurs, au cours d'émissions somme toute assez populaires.

«Marseille est devenue, avec cette loupe médiatique déformée, la capitale de l'instrumentalisation politique du narcotrafic et, particulièrement, de la DZ Mafia.»Stéphane (prénom d'emprunt), journaliste marseillais

Ce statut de Marseille comme ville laboratoire excède aussi Stéphane, notre interlocuteur journaliste marseillais. «Il est assez sidérant de lire ces temps-ci que, pour la première fois, le danger existe, que les narcos pèsent sur des élections. Plus globalement, Marseille est devenue, avec cette loupe médiatique déformée, la capitale de l'instrumentalisation politique du narcotrafic et, particulièrement, de la DZ Mafia. Ce sujet grave permet d'asseoir un discours sécuritaire et de s'épargner d'évoquer les causes sociales. Forcément, ces mêmes journalistes sont alimentés en direct par le ministère de l'Intérieur, qui n'en a cure, et dépendent de sa communication pour remplir leurs colonnes ou leurs antennes avec le ton de ceux qui savent, à défaut de connaître le terrain.»

L'un de ces journalistes dont la typologie est évoquée par Stéphane s'est «lâché» sur France 5, dans l'émission «C à vous» du 14 novembre 2025, soit au lendemain de l'assassinat du jeune Mehdi Kessaci qui a mis Marseille en émoi. Ce jour‑là, nous avons assisté à un crescendo qui, parti d'une leçon donnée aux Marseillais, s'est terminé par un haut fait glorifiant le sens de l'aventure dudit journaliste, tout en n'omettant pas une véritable galéjade marseillaise, c'est‑à‑dire la distorsion d'un fait réel jusqu'à la caricature.

«C'est une ville de fous, c'est une ville de malades, déclame le journaliste et auteur Claude Ardid. […] Aujourd'hui, Marseille, c'est à la fois Palerme, c'est Naples, c'est certaines grandes villes de Colombie, d'Uruguay, du Venezuela, du Mexique, etc. Il y a un mélange absolument incroyable. Je sais que ça ne fait pas plaisir aux Marseillais d'entendre ça. Mais il faut arrêter de sortir des poncifs [sur la ville] à longueur de temps. Marseille, c'est pas seulement les Goules, le vallon d'Auffes, c'est pas la Pointe-Rouge, c'est pas le Prado, c'est pas l'OM. Il fait bon vivre, mais vous avez des gens qui sont prêts à tout pour tuer et gagner du fric.» Ce monsieur a vraisemblablement raison sur un point, les Marseillais «fous et malades» sont sûrement mécontents d'être appelés à s'extraire des poncifs qui pèsent sur eux grâce à d'autres poncifs déblatérés en roue libre à la télévision.

Outre la condescendance qui émane de tels propos envers les habitants de la plus vieille ville de France, chacun pourra juger de la pertinence de telles informations. Les homicides sont en recul à Naples depuis une dizaine d'années et sont nettement inférieurs en nombre par rapport à Marseille. Quant au Mexique, les données récentes de l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) convergent avec d'autres sources vers un ordre de grandeur de plus de 30.000 homicides par an (soit environ entre 82 et 84 homicides par jour). Dès lors, quel est le sens de cette comparaison du point de vue quantitatif, qualitatif et donc informatif?

De plus, bon nombre de quartiers de Marseille, pourtant «bien connus» par le journaliste, sont énoncés avec une erreur. Le quartier des Goudes devient «les Goules», le vallon des Auffes devient le «vallon d'Auffes»

Le point paroxystique de cette démonstration est atteint lorsqu'est relatée l'observation faite en 2012 «depuis l'hélicoptère des flics au‑dessus de la cité de la Castellane» de deux files d'attente de plus de 100 mètres chacune pour se fournir en cannabis et en cocaïne «où le tout‑Marseille était représenté». Cent mètres! Soit, à peu de choses près, la hauteur du deuxième étage de la tour Eiffel. Nous pourrions continuer longtemps, car ce morceau de bravoure s'est poursuivi de longues minutes sans que personne ne trouve rien à redire, ni le présentateur ni les journalistes présents sur le plateau qui ont loué le courage de Tintin à Marseille.

«Ne parlent que les journalistes qui ne risquent rien et donnent des leçons à tous»

Il arrive aussi que les plus expérimentés et les plus sérieux se laissent berner par des légendes urbaines qui finissent par alimenter (y compris à Marseille) un récit qui se greffe plus sur la cinégénie que sur les faits. C'est d'autant plus désolant lorsque cela se produit dans une émission de qualité avec des intervenants de qualité.

Au cours de l'émission «C Politique» de France 5, le dimanche 16 novembre 2025, le journaliste Mathieu Verboud, grand connaisseur du narcotrafic et coréalisateur de documentaires de référence, relate son expérience marseillaise alors qu'il était dans la plus haute tour de la ville avec une vue à 360 degrés sur l'ensemble de la commune. Demandant à ses interlocuteurs quelles sont les raisons des feux d'artifice sauvages qu'ils observent, on lui répond qu'il s'agit des points de vente de stups qui fêtent un bon chiffre d'affaires journalier. Cette affirmation est aussi vraie que fausse, ce qui équivaut à dire que, sur un plateau de télévision, elle devient de facto fausse, puisqu'invérifiable.

S'il ne fait aucun doute que les tirs de feux d'artifice sans autorisation ont largement augmenté dans toute la ville de Marseille, il est erroné de les attribuer exclusivement aux narcotrafiquants mis en joie par l'afflux de cash. À Marseille, on tire des feux à peu près pour tout, partout et surtout dans les fameux quartiers nord, objets de tant de fantasmes: mariages, anniversaires, repas trop arrosés, obtention de diplômes ou, plus simplement, pour amuser les minots. Parfois, les narcos s'en servent aussi pour communiquer une «bonne» nouvelle: assassinat d'un rival, arrivage massif de stupéfiants, ouverture d'un «charbon» (point de vente) ou un succès commercial… mais personne ne peut déterminer, de la hauteur d'une tour, la motivation de ces tirs clandestins observés à distance.

Tous ces récits, ces approximations, ces choix sémantiques et lexicaux alimentent une fantasmagorie qui augmente la teneur en brume d'une ville déjà plongée dans la fumée des milliers de joints qui s'y consument chaque jour et dont tous les Marseillais payent le prix fort. Rendons cependant justice aux rédactions parisiennes qui, sans contestation possible, se sont confrontées à une suite de refus généralisés lorsqu'elles ont invité les journalistes marseillais sur les plateaux parisiens au lendemain de l'assassinat de Mehdi Kessaci.

L'un de ces journalistes, aujourd'hui sous escorte policière, explique mi amusé, mi dépité: «Je ne vais pas en ce moment dans les grands médias, je préfère ne pas montrer ma gueule et les collègues aussi. Résultat des courses, il n'y a plus personne pour modérer ce grand concours de tours de biceps. Les rédactions parisiennes invitent donc des experts pour parler de nous et, in fine, ne parlent que ceux qui ne risquent rien et donnent des leçons à tous… Mais soyons beaux joueurs, il y a aussi des pointures dans ces rédactions qui connaissent vraiment le sujet.»

Les deux policiers chargés de sa protection, installés deux tables plus loin ne le quittent pas du regard et, comme s'ils pouvaient l'entendre, cet journaliste aujourd'hui contraint à une liberté limitée ajoute à voix basse et avec le sourire aux lèvres: «Mais bon, Marseille aussi compte aussi son lot de truffes patentées.»

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