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Dans le texte « Quand les “talents” remplacent les travailleurs » paru cet été dans Le Devoir, les professeurs Mahdi Khelfaoui et Yves Gingras avancent que la nouvelle économie (savoir, numérique, intelligence artificielle) représente un mythe pour le Québec. L’économie traditionnelle demeure dominante avec sa dépendance à l’exportation de matières premières.
Aussi, l’ambition de créer des activités économiques d’un nouveau type qui fut portée par le projet Saint-Laurent de François Legault s’est peu concrétisée, en se heurtant même à un échec retentissant avec la filière batterie. Il faut néanmoins constater que l’économie québécoise se transforme sous nos yeux, notamment les modalités d’exploitation des ressources naturelles effectuée largement en régions périphériques qui représentent 90 % du Québec.
La robotisation et numérisation des activités, la demande d’expertises, la croissante mobilité des facteurs et des acteurs et le travail virtuel s’imposent comme tendances au travers des nouveaux besoins des consommateurs, des revendications des Autochtones, des tarifs américains. Les conséquences sont considérables, notamment sous l’angle du coût environnemental et du drainage de la richesse hors des régions où elle a été créée.
Dislocation
Pour les États-Unis, le Québec représente une vaste zone truffée de réserves de ressources naturelles à extraire et à ensuite transformer au sein des grandes aires industrielles de l’Est et du Midwest américains. Le phénomène classique de dislocation entre l’extraction en périphérie et l’ajout de valeur près des métropoles consommatrices est bien établi et bien protégé. Il se perpétue en dépit des stratégies industrielles du Québec.
Depuis quelques décennies déjà, ce phénomène de dislocation s’est imposé aussi dans les activités de consommation. Les multiples grandes enseignes, souvent américaines, ont éliminé beaucoup de PME fondées au Québec. Le processus s’est déroulé par étapes, d’abord avec les boutiques des centres commerciaux établis au cours des années 1970-1980, ensuite dans la restauration rapide, l’alimentation et les services (1980-1990), plus récemment avec l’arrivée des grandes surfaces comme Wal-Mart, Costco, Rona (1990-2000) et, maintenant, avec l’achat en ligne.
Les nouvelles technologies contribuent à ce grand phénomène d’intégration économique avec la gestion à distance effectuée par les sièges sociaux localisés à New York, à Toronto ou, au mieux, à Montréal. Les localités et les régions sont de fait encore davantage privées de leur rente, réinvestie ailleurs. Certes, les productions du terroir résistent à ce phénomène. Elles s’inscrivent au sein de PME locales imbriquées dans leur marché. En outre, quelques intégrateurs québécois du Québec Inc., comme CGI et autres Couche-Tard, ont pris leur place dans le monde.
Historiquement, les immobilisations, largement américaines, dans l’extraction des ressources naturelles ont toujours été à la fine pointe du progrès technique et technologique. Il fut en conséquence accompagné de l’affaissement du nombre de postes de travail par la quantité de ressources extraites.
Depuis 1950, l’emploi dans les activités minières a chuté de 35 % à 90 % selon les filières. Pour exporter un million de tonnes de fer, on nécessitait 459 travailleurs en 1950, 153 en 2010, et seulement 51 en 2020. Pour le précieux nickel, considéré comme un minerai critique, l’extraction d’un million de tonnes livrées en 1962 demandait l’apport de 78 employés, contre seulement 18 en 2002.
Pour la production d’aluminium primaire au Saguenay–Lac-Saint-Jean, près de 75 % des postes de travail actifs en 1950 ont été éliminés avant 2015. Et ainsi de suite avec ces gains de productivité dans les secteurs forestiers, de l’agriculture et des pêches ainsi que dans la production de cuivre et d’or.
La fin des boomtowns
Le faible nombre de travailleurs désormais requis pour l’extraction et la livraison ne justifie plus la création rapide de petites villes mono-industrielles, comme c’était le cas auparavant. Fermont et Matagami furent les dernières boomtowns à sortir de terre en 1974.
De fait, un troisième phénomène de dislocation s’impose entre les places de travail et les lieux de résidence. Les travailleurs alternent de plus en plus entre les confortables camps de travail au nord et leur domicile au sud. L’affrètement des transporteurs aériens pour ce navettage s’effectue très largement autour des grands bassins de main-d’œuvre diversifiée, soit à Montréal et à Québec.
Déjà, près de 50 % des mineurs de la Côte-Nord sont des navetteurs. Une fois établies, les nouvelles exploitations de ressources naturelles ne profitent guère à la périphérie, puisque les salaires sont versés hors des circuits économiques locaux et régionaux. Qui plus est, ce troisième type de dislocation au sein de la nouvelle économie se diffuse largement grâce à la croissante mobilité des travailleurs accompagnée du travail virtuel.
En effet, de plus en plus de gestionnaires et d’experts — en comptabilité, en droit, en génie, etc. —, de représentants commerciaux, de professeurs, de chercheurs, de professionnels de la santé et de fonctionnaires occupent un poste de travail en régions périphériques tout en résidant ailleurs, où ils dépensent leur revenu.
Face au déclin démographique léger mais réel des régions périphériques québécoises depuis plusieurs décennies, il s’avère important de mettre en avant une solution vigoureuse. Elle réside en principe dans le renforcement de l’attractivité des différents pôles urbains. Face aux multiples tendances qui s’imposent, ces pôles nécessitent un véritable levier de développement pour relever les enjeux stratégiques, notamment l’épuisement des ressources naturelles et le drainage croissant de la richesse qui menacent la qualité du cadre de vie.


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