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Mylène Farmer, diva pop et pionnière queer de notre imaginaire politique

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1. La pionnière

En janvier 2023, pour la première fois en quarante ans de carrière, Mylène Farmer recevait l'hommage de Radio France à l'occasion de l'Hyper Weekend Festival, où seize artistes prestigieux réinterprétaient «une kyrielle de tubes qui ont marqué l'histoire de notre pays». Au même moment, d'autres noms bien connus de la scène musicale, de Damso à Pomme en passant par Suzane et Julien Doré, se réclament ouvertement de l'autrice de «Désenchantée». La reconnaissance de la radio publique et du milieu musical coïncidait avec la sortie de son nouvel album, L'Emprise (2022), et l'annonce d'une tournée des stades à l'été 2023.

Dans le sillage de ces événements, Mylène Farmer suscitait un engouement inédit auprès des médias, y compris auprès de ceux qui l'avaient jusqu'alors snobée: L'Obs la qualifiait de «reine», tandis que Les Inrocks se livraient à la «ferveur» Mylène. En juin 2023, l'annulation de ses concerts à Paris, en raison des émeutes consécutives à la mort du jeune Nahel Merzouk, a dépassé le statut d'aléa pour devenir un événement de portée nationale.

En 2024, «Désenchantée» est jouée en version remix à la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques de Paris. Deux mois plus tard, ses trois concerts au Stade de France affichent complet. Cette célébration culmine en mai 2025 lorsque Mylène Farmer se produit à la cérémonie d'ouverture du festival de Cannes pour interpréter une chanson inédite en hommage à David Lynch.

À ces preuves de son importance sur la scène musicale, il faut ajouter les données quantitatives sur l'artiste. Bien que les chiffres varient selon les sources, Mylène Farmer est l'une des artistes de l'industrie musicale française ayant suscité le plus de ventes, possédant une fortune que l'on imagine colossale: on évoque 30 millions d'albums, de singles et de vidéos vendus, plus de 3 millions de places vendues pour ses concerts, auxquels il faut ajouter les coffrets et objets collector que les fans s'arrachent depuis les années 1980. Au-delà des chiffres et des records, elle est devenue une figure de référence dans le paysage musical et médiatique, aussi présente dans le cœur de ses fans que chez les humoristes, comme l'attestent les nombreux sketches dont elle a fait l'objet depuis le début de sa carrière.

Certaines de ses chansons, telles que «Désenchantée» ou «Sans contrefaçon», y compris dans les reprises faites par des artistes plus jeunes, sont devenues des «hymnes intimes» pour beaucoup (moi incluse), mais aussi des lieux de mémoire sonores, collectifs et transgénérationnels, étroitement liés aux transformations sociales et culturelles de la France depuis les années 1980.

Il est trop facile de dénigrer la pop en général, au motif qu'elle serait décérébrée, vulgaire ou banale, et Mylène Farmer en particulier, comme une poupée «libertine» ou un phénomène «commercial».

L'apothéose médiatique et critique actuelle de Mylène Farmer est lourde de sens. D'une part, elle renvoie à l'omnivorité et à la pulsion nostalgique qui caractérisent les pratiques culturelles contemporaines; d'autre part, après des décennies d'ignorance ou de mépris critique autour de l'«héroïne variétoche insubmersible», elle confirme le processus de légitimation de Mylène Farmer, un processus enclenché à partir de sa participation comme membre du jury au Festival de Cannes en 2021, qui reconnaît son empreinte sur l'histoire culturelle française récente.

Surtout, dans le climat de guerre culturelle qui oppose les minorités –sexuelles, de genre, de classe, de race– et les conservatismes –populistes, masculinistes, d'extrême droite–, le «retour du hype» autour de la figure de Mylène Farmer s'explique en partie parce qu'elle est perçue comme une alliée et une pionnière par les collectifs minorisés. Dans le contexte des revendications accrues des personnes LGBTQ+, et des luttes contre les violences sexuelles et sexistes impulsées par la quatrième vague féministe, la chanteuse, du haut de ses quarante ans de carrière, porte les valeurs de la diversité et de l'inclusivité, mais aussi de la résilience contre le sexisme.

D'où la place qu'elle occupe non seulement dans le show-biz et notre imaginaire culturel, mais aussi dans la cité, c'est-à-dire au cœur du politique. Il est trop facile de dénigrer la pop en général, au motif qu'elle serait décérébrée, vulgaire ou banale, et Mylène Farmer en particulier, comme une poupée «libertine» ou un phénomène «commercial». Il est tout aussi superficiel de croire que le détachement ou le dandysme affichés par les stars de la pop ne renvoient qu'à une posture frivole, donc apolitique. Dans le cas de Mylène Farmer, c'est même le contraire.

Mylène Farmer a joué un rôle crucial dans ces transformations: libertine décalée, femme de pouvoir anticonventionnelle, figure de l'extraordinaire, alliée des minorités sexuelles, mais surtout pionnière.

Car, décennie après décennie, elle a questionné le régime de la différence sexuelle et le contrat social fondé sur la domination masculine. Elle a contribué à libérer la sexualité, assouplir les mœurs, indiquer des voies d'émancipation, performer des identités multiples et fluides. En d'autres termes, dans sa posture et par son œuvre, elle a déréglé le genre. Ce faisant, elle a annoncé et promu, dès les années 1980, les profondes mutations que la société française allait vivre en matière de sexualité, de genre et de «devenir-queer», au bénéfice de toutes et de tous, notamment des femmes et des personnes LGBTQ+.

Produit de son temps, parfaitement ancrée dans l'individualisme néolibéral, post-historique et post-idéologique, avec ses contradictions et ses limites, Mylène Farmer a joué un rôle crucial dans ces transformations: libertine décalée, femme de pouvoir anticonventionnelle, figure de l'extraordinaire, alliée des minorités sexuelles, mais surtout pionnière. Inventeuse de l'avenir.

[…]

2. Devenir diva – Visages de la diva

Au cours de ses quarante ans de carrière, Mylène Farmer a construit un personnage immédiatement reconnaissable, forcément complexe, parfois trouble et troublant. C'est d'abord une image: une chevelure rousse flamboyante, un teint pâle, un corps svelte, un regard perçant et langoureux, une image entourée d'une aura d'érotisme et de sexualité, évoluant dans des univers irréalistes, des paysages néogothiques lugubres, des usines désaffectées, des plaines glacées. C'est aussi une voix fragile et haut perchée sur des mélodies simples et efficaces devenues hymnes transgénérationnels, interprétant des textes –qu'elle signe dès son deuxième album– sur des sujets que l'on pourrait considérer comme «graves», déclinés avec la simplicité propre à la pop, dont la brièveté et la volonté totalisante confinent à l'aphorisme.

C'est enfin une posture de star: après la surexposition médiatique des années 1980 et son affichage hypersexualisé, elle adopte la stratégie du silence, se faisant rare et mystérieuse. Progressivement, elle prend le contrôle artistique et commercial de sa carrière. Se montrant comme une personne réservée dans ses rares interviews, elle s'affiche dans ses concerts comme un être d'exception. De nos jours, Mylène Farmer cumule donc des représentations ambivalentes: sex-symbol de plus de 60 ans, autrice de textes «profonds» truffés de références à la culture légitime, interprète de tubes résolument pop conçus pour plaire au plus grand nombre, femme d'affaires habile, icône LGBTQ+, pionnière transgressive, poupée de son, banale et ringarde, Mylène Farmer est tout cela à la fois.

Dans le contexte sécularisé, spectacularisé et consumériste de la culture mainstream, la diva incarne une forme de transcendance, un dépassement de l'ordinaire et du banal, une projection vers un ailleurs.

Parmi les différents visages de Mylène Farmer, le masque de la diva est peut-être celui qui lui sied le mieux. Celui qu'elle cherche consciemment à créer et à montrer. À l'origine, le terme diva, «déesse» en latin, fait référence aux chanteuses d'opéra, à ces femmes possédant une voix et souvent un physique extraordinaires, capables de transcender les qualités humaines et de produire des sons irrésistibles. Ces chanteuses fascinent, enchantent, transportent leur public dans un au-delà musical. Comme Consuelo dans la fiction, comme la Malibran ou la Callas dans la vie réelle, elles sont en tout point exceptionnelles.

Dans la tradition masculiniste, à l'instar des sirènes, les divas sont dangereuses, incarnant une féminité fatale, surpuissante, donc une non-féminité, une monstruosité. Depuis Homère, tout un discours misogyne représente ces femmes «à voix» comme des créatures surnaturelles, ne remplissant pas leur rôle de femme ou n'y correspondant pas. Dans les premiers discours féministes, au contraire, les divas sont des femmes capables de s'exprimer, mais aussi d'être entendues, admirées, voire révérées. Paradigmes d'empowerment, dont le chant déborde les limites de la féminité traditionnelle, les divas menacent la domination masculine. Par ailleurs, leur non-conformité aux rôles de genre les rend d'autant plus fascinantes pour les lesbiennes, les gays et autres dissidents sexuels, qui voient en elles des icônes.

Dans le monde de la pop, la diva hérite de la capacité de fascination de ses prédécesseuses lyriques, mais elle y ajoute une attitude autoréférentielle, la conscience de son pouvoir de séduction, de son emprise sur le public hétérosexuel et homosexuel, et de sa nature performative. Surtout, la diva pop exerce un contrôle (au moins partiel) sur son répertoire, qu'elle écrit ou compose. Aujourd'hui, le terme «diva» désigne toute artiste trop célèbre, trop belle, trop talentueuse, trop riche, trop puissante pour être enfermée dans le carcan de la féminité traditionnelle, passive, ventriloquée et subalterne.

Qu'elle soit admirée ou conspuée, d'Aretha Franklin à Madonna, de Barbara à Beyoncé, d'Édith Piaf à Céline Dion, la diva de la musique populaire peut adopter des styles et des formes multiples –à condition d'être exceptionnelle. Dans le contexte sécularisé, spectacularisé et consumériste de la culture mainstream, la diva incarne une forme de transcendance, un dépassement de l'ordinaire et du banal, une projection vers un ailleurs.

La longévité de sa carrière, son succès, sa richesse et surtout la place qu'elle occupe «dans le cœur» de ses fans placent Mylène Farmer sur un plan supérieur aux autres artistes vivantes.

Bien sûr, la diva est aussi une marchandise qui s'échange sur le marché des représentations et des expériences esthétiques. Elle crée le désir de son public, qu'elle absorbe et lui renvoie comme un reflet. Elle est donc un produit idéal, car toujours inatteignable, situé dans l'au-delà et l'extraordinaire. C'est dans ce dialogue avec son public, un dialogue orienté vers un dépassement, une transformation, que la chanteuse devient diva, qu'elle en vient à exister en tant que telle. Quelle qu'elle soit, la diva incarne la matière des rêves.

Mylène Farmer est aujourd'hui, pour beaucoup, y compris pour les médias légitimes, la diva française par excellence. Queen, reine, patronne, elle est située au-dessus de ses consœurs. La longévité de sa carrière, son succès, sa richesse et surtout la place qu'elle occupe «dans le cœur» de ses fans la placent sur un plan supérieur aux autres artistes vivantes.

Or, avant de devenir la figure extraordinaire qu'elle souhaite projeter aujourd'hui, Mylène Farmer a d'abord été cette jeune femme des années 1980 conçue et promue comme un objet du désir hétéropatriarcal sur le marché télévisuel, où les corps des femmes étaient incessamment exhibés, manipulés, chosifiés. Jouant le jeu de la sexualisation, elle s'est ménagé une place dans cette fête criarde au goût douteux qu'était la culture médiatique de l'époque, en cultivant une image hétérodoxe et provocatrice, mélange entre néoromantisme gothique et new wave à la française.

Ces premières années sont essentielles dans la construction de son personnage et de son œuvre, situés à la fois dans le moule et dans la rupture. D'abord lolita décalée, elle devient avec «Libertine» femme fatale, séductrice irrésistible, dévoreuse d'hommes, tout en s'inscrivant dans le système de domination masculine, qu'elle semble d'ailleurs cautionner.

Son corps nu exhibé en prime time, ses déclarations sulfureuses, son attitude de provocation reflètent et produisent à la fois les scripts sexuels majoritaires des années 1980 et au-delà, scripts où la violence contre les femmes est érotisée et où le viol et son fantasme se situent à la base de la relation entre les sexes. Dans cette première étape, analysée dans le chapitre «Libertine», Mylène Farmer s'aligne sur le modèle de la sirène, mais une sirène violée, qui n'a pas encore appris à exploiter la puissance de sa voix.

Elle fait danser et rêver depuis les années 1980. Mégastar entourée de mystère, femme de pouvoir et pionnière transgressive, Mylène Farmer incarne bien plus qu'une artiste-héroïne, elle est une diva pop. Isabelle Marc, maîtresse de conférences en études françaises à l'université Complutense de Madrid, spécialiste des études culturelles et de genre, raconte l'histoire fascinante de cette métamorphose dans son livre Mylène Farmer – La diva pop, paru aux éditions du Seuil le 16 janvier. Une histoire culturelle et sociétale qui est aussi la nôtre et qui devance un grand nombre de changements au sein de la société française.
Nous en publions deux extraits.

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