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Municipales 2026: LFI contre PS, la guerre intestine pour les mairies de gauche

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«Parfois, il y a des positions irréconciliables à gauche et il faut l'assumer.» Ces mots, prononcés par Manuel Valls en février 2016 quant à l'éventualité d'une primaire rassemblant toute la gauche en vue de l'élection présidentielle de 2017, ont eu la vie dure ces dernières années.

Mais depuis la victoire de la gauche unie aux législatives de 2024, la maxime des deux gauches «irréconciliables» lancée par l'ex-Premier ministre socialiste apparaît plus réelle que jamais. Le duel fratricide entre les réformistes socialistes et les radicaux insoumis, présent dans les médias et à l'Assemblée nationale, se transfère sur le terrain des prochaines élections municipales, qui auront lieu les 15 et 22 mars.

Pour cause, La France insoumise (LFI), parti historiquement plus investi dans les scrutins nationaux que locaux, change de stratégie en 2026. Fini l'évitement de 2020, où LFI ne présentait qu'une poignée de listes indépendantes, préférant soit faire l'impasse soit s'unir avec les autres forces de son camp politique.

Six ans plus tard, la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) puis le Nouveau Front populaire sont passés par là. Avec leurs lots de déceptions du côté des Insoumis. Après l'épisode parlementaire lié au budget 2026, la non-censure des anciens alliés du Parti socialiste ne semble pas encore digérée. Mais l'origine de cette querelle intestine remonte à bien plus loin. Elle provient du long divorce entre Jean-Luc Mélenchon, le fondateur du parti de gauche radicale, et son ancienne formation, le Parti socialiste (PS).

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Jean-Luc Mélenchon et le PS, histoire d'un désamour 

L'histoire de La France insoumise se mêle forcément avec celle de sa figure de proue, Jean-Luc Mélenchon. Le triple candidat à la présidentielle a milité durant trente-deux ans durant au sein du Parti socialiste, entre 1976 et 2008. «Après son passage au trotskisme-lambertisme, Jean-Luc Mélenchon s'est rapproché de divers leaders sociaux-démocrates, avant de se mettre dans la roue des dirigeants. Mais depuis le courant des années 2000, il a retrouvé l'idéal révolutionnaire qu'il avait laissé tomber pendant une partie de sa vie», nous explique Christophe Bourseiller, historien et journaliste spécialiste de l'extrémisme et des radicalités politiques.

En 2008, las des défaites internes, Jean-Luc Mélenchon claque la porte. Le désaccord idéologique ne représente pas la raison principale du départ du futur Insoumis, cofondateur du Parti de gauche (qui deviendra LFI en 2016). Ce Parti socialiste qu'il a tant défendu, devient l'objet d'une rancœur tenace. Celle d'un ambitieux en politique, écrasé pendant trente ans. «Je pense qu'il n'était plus convaincu par le fond et qu'il avait envie d'une aventure personnelle», exprime Bertrand Delanöe (PS), ancien maire de Paris, dans le documentaire La Guerre des gauches: les enfants terribles, diffusé sur France 2 en janvier 2017.

L'union puis la désunion à gauche 

Le divorce ne sera pas consommé tout de suite. En février 2012, Jean-Luc Mélenchon se défendait de soutenir François Hollande lors de l'émission «Des paroles et des actes» sur France 2. «Nous, les gens de gauche, depuis un siècle et demi, au deuxième tour, quel que soit celui qui arrive devant, tous les autres se désistent pour lui. […] Croyez-moi, il n'y aura jamais une faille entre nous pour vous mettre la pilée que vous méritez», assène-t-il lors d'un face-à-face houleux avec Marine Le Pen. Cette tirade de Jean-Luc Mélenchon paraît bien anachronique aujourd'hui. La «faille» s'est transformée en gouffre.

En 2017 comme en 2022, le tribun insoumis échoue à se qualifier au second tour de l'élection présidentielle, barré en partie par la division de la gauche. Mais ses 21,95% de 2022 font date. Avec un nouveau leadership clairement confirmé, l'ancien ministre du gouvernement Jospin veut réaliser ce que François Mitterrand avait réussi en vue de la présidentielle de 1974: l'union de la gauche autour de sa personne.

Au printemps 2022, entre le scrutin présidentiel et les législatives, vingt-quatre ans après le congrès de Brest du Parti socialiste durant lequel Jean-Luc Mélenchon fut sèchement battu par François Hollande, le chef de file insoumis tient en étau le parti quitté une décennie auparavant. Le PS se retrouve obligé de s'allier avec LFI et Jean-Luc Mélenchon au sein de la Nupes, sous peine d'être ostracisé.

La coalition va néanmoins se disloquer, au fur et à mesure des votes et surtout des prises de position internationales. Les communiqués insoumis après les attaques du Hamas, le 7 octobre 2023, choquent une partie des rangs socialistes. Aux élections européennes de 2024, alors allié au parti Place publique de Raphaël Glucksmann, le PS reprend l'avantage sur LFI (13,83% contre 9,89%).

La page du mélenchonisme était-elle déjà tournée pour la gauche? Les socialistes s'apprêtaient-ils enfin à pourfendre ce mouvement trublion, en redevenant dominant sur l'ensemble de la gauche, dans sa position historique? «Corneriser» LFI vers l'extrême gauche, telle fut la stratégie durant les mois qui ont précédé les européennes. Dès la fin de l'année 2023, l'idée d'une nouvelle union, sans les partisans de Jean-Luc Mélenchon, faisait même son bonhomme de chemin.

Mais la dissolution de l'Assemblée nationale prononcée par Emmanuel Macron le 9 juin 2024, au soir des résultats du scrutin européen, a rebattu les cartes. Avec des insoumis affaiblis, mais demeurant puissants dans certains territoires, les autres composantes politiques de gauche savent qu'une division entraînerait des éliminations en série au premier tour des législatives. Alors les quatre principaux partis (LFI, PS, Les Écologistes et le Parti communiste français) s'entendent à nouveau, sur un programme aux allures très proches de «L'Avenir en commun», celui bâti par Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise pour la campagne de 2022. Malgré des scores en berne, LFI relance sa domination idéologique sur la gauche et l'union du Nouveau front populaire.

Les divisions ne tarderont pas à reprendre. Après s'être écharpé sur le casting pour le nom du Premier ministre, les deux frères ennemis entrent en conflit autour des motions de censure. Là où le PS adopte une posture «plus responsable» en cherchant le compromis avec les différents gouvernements, LFI assume sa posture radicale. Chaque équipe gouvernementale composée par les macronistes est de facto visée par une motion de censure. Le choix socialiste sur le budget 2026 (un petit pas vaut mieux qu'un grand renoncement) irrite son ancien allié. Au point d'en faire un enjeu essentiel des élections municipales de mars prochain.

Paris, Marseille, La Courneuve… Haro sur les municipalités de gauche 

Pour cause, La France insoumise a décidé de frapper un grand coup dans ce scrutin en investissant sérieusement l'échelon communal. «Il est clair que La France insoumise veut la peau du Parti socialiste. Elle veut s'y substituer comme la principale force à gauche. Elle veut désormais le supplanter au niveau local», analyse Christophe Bourseiller. La tâche est ardue: les listes uniquement estampillées PS ont obtenu plus de 2.500 élus en 2020 contre… moins d'une cinquantaine pour LFI.

Pour atteindre cet objectif, les Insoumis veulent renverser les mairies socialistes. Une stratégie revendiquée ouvertement par LFI, comme une volonté de clarification et non de division, dans un paysage de gauche difficilement lisible.

Les principales figures de LFI se présentent donc dans des villes déjà détenues par la gauche. À Paris, la députée Sophia Chikirou (accompagnée de Danièle Obono dans le XVIIIe arrondissement) tentera de récupérer le poste laissé vacant par la socialiste Anne Hidalgo. À Marseille, son homologue Sébastien Delogu défiera directement le maire sortant Benoît Payan et sa liste d'union de la gauche. À La Courneuve (Seine-Saint-Denis), Aly Diouara, lui aussi député LFI, tentera de prendre la place d'un maire communiste sortant qui ne se représentera pas…

Les exemples ne manquent pas. Il ne s'agit pas d'une coïncidence, mais d'une véritable stratégie politique. Le mot d'ordre demeure le même. Mobiliser les cœurs de cible de l'électorat insoumis (étudiants, quartiers populaires) pour conquérir les mairies. Et surtout, pour faire chuter le PS.

À Paris, Sophia Chikirou attaque Emmanuel Grégoire… et ménage Rachida Dati 

Lors du meeting de Sophia Chikirou à Paris, le 30 janvier 2026, l'ensemble des candidats insoumis présents multipliaient les propos d'estrade, haranguant une foule convaincue vers un seul endroit: le député PS Emmanuel Grégoire, ancien premier adjoint d'Anne Hidalgo et candidat à la succession de la maire sortante à la tête d'une liste unifiée avec l'ensemble des autres partis de gauche.

Ainsi, le comédien Roland Timsit, candidat LFI dans le XIXe arrondissement, l'un des plus pauvres de la capitale, se présente comme un candidat «fier de porter une vraie politique de rupture contre les Macron, Grégoire, Hollande, qu'il faut tous dégager!» Ce secteur détenu par le PS pourrait être l'une des prises du parti insoumis, Manon Aubry (LFI, 28,85%) y ayant largement dominé la liste de Raphaël Glucksmann (PS-Place publique, 22,07%) et celle des écologistes de Marie Toussaint (13,04%), lors des européennes de 2024. Son homologue, Oscar Maslard, tête de liste LFI dans le XVIe arrondissement parisien, aura certainement moins de chance dans un coin nettement plus huppé. Il ne ménage pourtant pas plus le Parti socialiste, coupable selon lui, «avec le macronisme», d'avoir «maltraité les étudiantes et les étudiants […] pendant vingt-cinq ans».

La candidate au poste de maire, la députée Sophia Chikirou, n'est pas en reste. Loin s'en faut. Pendant tout son discours du 30 janvier, elle égratigne son concurrent Emmanuel Grégoire, préférant ménager l'autre favorite du scrutin, la représentante des Républicains et d'une partie de la droite, Rachida Dati.

Après avoir sévèrement critiqué le bilan de la municipalité sortante avec «100.000 personnes qui ont quitté Paris» à cause d'une «écologie des pots de fleurs» ou critiquant la «spéculation immobilière, résultat de vingt ans de PS à Paris», Sophia Chikirou nationalise son discours. «Quand nous avons été élus en 2022 et en 2024, il y a eu ceux qui ont piétiné le programme et ceux qui l'ont suivi. Ne pas respecter le programme, c'est trahir la confiance des électeurs. Il y en a qui sont coutumiers de ces trahisons et bonne nouvelle, ils ne sont pas sur cette liste», égrène l'ancienne stratège en communication. Le nom d'Emmanuel Grégoire n'est pas prononcé, mais il se devine aisément.

Le coordinateur de LFI, Manuel Bompard, prend moins de pincettes à cet égard. Il profite de la présence d'Emmanuel Grégoire à l'Assemblée nationale pour attaquer sa posture politique. «Sur les dix motions de censure que l'on a déposé contre monsieur Lecornu, Sophia Chikirou en a voté dix, monsieur Grégoire zéro. Quand on veut diriger Paris, on ne peut pas dire autre chose que ce que l'on défend au niveau national», assène le député des Bouches-du-Rhône. L'orateur va même plus loin en parlant d'un budget «Dati-Bournazel-Grégoire» reliant le concurrent de Sophia Chikirou à gauche aux deux candidats parisiens de droite et du centre.

Apparaître comme le diviseur? Une stratégie dangereuse pour 2027 

Sur une éventuelle alliance de second tour, LFI reste encore taiseuse. Selon les sondages à Paris, un maintien de la candidate de gauche radicale offrirait la victoire à Rachida Dati. Les Insoumis prendront-ils ce risque? Pour l'instant, Manuel Bompard botte en touche se contentant de rappeler à la tribune que «Monsieur Grégoire a dit qu'il voulait gagner sans LFI, mais gagner sans LFI est impossible. Quelque part, donc, voter Grégoire c'est voter Dati, c'est la laisser gagner.»

Une pirouette, certes, permettant de temporiser. La France insoumise se retrouvera alors face à un choix cornélien: empêcher la droite de remporter la mairie parisienne en se rangeant du côté des socialistes ou mettre un coup extrêmement douloureux au PS, en lui faisant perdre le pouvoir municipal, au risque de se couper définitivement du reste de la gauche.

Le choix sera sans doute similaire à Marseille: un maintien de Sébastien Delogu face à Benoît Payan pourrait offrir la victoire au Rassemblement national (RN), mené par Franck Allisio. En revanche, un retrait des Insoumis offrirait une victoire à la liste d'union de la gauche, selon un sondage Opinionway, réalisé début janvier. Le mouvement de gauche radicale pourrait-il faire l'inverse de ce qu'il avait fait à l'occasion des législatives de 2024, où, pour faire barrage au RN, il avait retiré ses candidatures au profit de la droite et du centre? «Je pense que Sébastien Delogu sera candidat au premier tour et qu'il y aura des manœuvres d'appareil entre le premier et le second tour. On va assister pendant les municipales à de très nombreuses négociations», pronostique Christophe Bourseiller.

Pour autant, dans les intentions de vote dans ces deux très grandes villes, La France insoumise accuse un retard d'une vingtaine de points sur les listes de tête. Ainsi, des succès de LFI apparaissent donc comme très hypothétiques. En revanche, le contrepoids à l'égard du PS est bien réel. Un arbitrage devrait être fait notamment par Jean-Luc Mélenchon, entre son contentieux personnel contre ce parti et la stratégie politique. Car pour espérer enfin atteindre le second tour lors de la présidentielle de 2027, l'ancien député européen devra aussi mobiliser les socialistes. Si la tactique de LFI, en se maintenant au second tour, venait à faire tomber Paris ou Marseille dans l'escarcelle de la droite ou de l'extrême droite, le tribut pourrait s'avérer très cher à payer pour le parti de Jean-Luc Mélenchon.

L'exemple de départ de cadres du parti comme Alexis Corbière, compagnon de route historique de Jean-Luc Mélenchon, à cause de ces désaccords stratégiques, illustre parfaitement ce risque majeur. Le bouillonnant triple candidat à la présidentielle adopte depuis plusieurs mois une stratégie de communication apaisée. S'il joue la carte du rassemblement, il devra s'évertuer à ce que la stratégie locale de son parti, comme les logiques d'appareil à gauche, n'hypothèque pas ses chances.

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