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L’auteure et réalisatrice de 56 ans, est morte le 4 juin «de tristesse, un peu plus d’un an après le décès de Mattias Ripa, son mari et l’amour de sa vie» ont annoncé ses proches. Elle reste l’auteure d’un chef-d’œuvre, Persépolis, qui aura marqué l’histoire de la bande dessinée.
Ce sont d’immenses larmes qui me prennent et que je tente de retenir au moment d’écrire ces lignes : Marjane Satrapi comptait tant pour moi, comme elle a compté tant et tant pour d’innombrables personnes, autour de la planète, grâce à son livre, Persépolis, qui a fait le tour du monde, best-seller d’une importance rare.
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J’ai rencontré Marjane Satrapi il y a plus de 20 ans, lorsque j’écrivais son portrait pour le magazine où je travaillais alors, Les Inrockuptibles. J’y écrivais chaque semaine sur la bande dessinée et Persépolis devenait un phénomène, nous avions décidé de donner de la place à l’histoire de Marjane. Je l’ai longuement interviewée dans un café de la place des Vosges, à deux pas de l’atelier des Vosges, qu’elle partageait alors avec ceux qui étaient les étoiles montantes du roman graphique français des années 1990 et 2000, Christophe Blain, Joann Sfar… Marjane s’est livrée, s’est racontée, je la sentais méfiante, prise dans un air que je connaissais bien, celui des femmes orientales en Europe, à la fois méfiantes et conquérantes. Quand elle comprit mes origines libanaises, elle me dit qu’elle s’entendait à merveille avec les Libanais, que nous avions quelque chose de commun, dans cette façon de comprendre la culture et de l’aimer, de la pratiquer. Une histoire de civilisation. Et après la fin de l’entretien, en se laissant aller, elle me dit ceci : «Je vous ai apprécié, parce que contrairement à tous les autres qui sont venus m’interviewer, vous êtes le seul à ne pas m’avoir tutoyé. Vous m’avez vouvoyé, vous avez gardé la distance. Merci ».
Nous sommes ensuite restés en contact, pour tel ou tel papier, et elle me racontait à chaque fois la même histoire, que ce soit chez elle, pas loin de la place des Vosges, ou au téléphone depuis l’autre bout du monde : «Où que je sois, dans n’importe quelle conférence, n’importe quelle ville, il y a toujours un homme qui est ton sosie et à chaque fois, dès que je termine, je vais vers lui et je lui dis, Joseph, comment vas-tu ? Et à chaque fois, ton sosie me dit qu’il n’est pas toi !»
Exister autrement
Je voyais aussi Marjane Satrapi partout : son Persépolis a servi à raconter l’histoire d’une jeune femme iranienne, qui fuit, mais demeure prise dans l’amour de son pays. Le livre a ouvert la voie à la découverte de l’Iran, de son régime, mais a permis aussi à l’Orient d’exister autrement qu’à travers les écrits des autres, de ceux qui y passent. En cela, elle a fait un travail nécessaire, important, qui a changé le regard.
Ce travail, elle l’a perpétué dans une adaptation au cinéma, dont j’ai suivi la genèse pour Les Inrockuptibles : elle nous avait ouvert les portes de son studio, où se faisait toute l’animation, la mise en scène, et nous l’avions accueillie dans comme rédactrice en chef d’un numéro spécial au moment de la sortie du film. Ce numéro, elle avait tenu à le faire avec Vincent Parronaud, alias l’auteur de BD Winschluss, qui avait codirigé le film avec elle.
Une œuvre exemplaire
Avec les années, Marjane avait abandonné la bande dessinée, s’était essayée au cinéma, à la peinture, à des œuvres plus monumentales mais aussi plus personnelles, je crois.
Tout comme pour Art Spiegelman et son Maus, Marjane Satrapi aura été l’auteure d’une œuvre qui a éclipsé toutes les autres, à commencer par les siennes. Mais cette œuvre aura été l’une des plus exemplaires dans le dépassement des genres, des clichés, et l’ouverture des yeux sur ce que cela veut dire d’être exilé, et de regarder son pays, son histoire, de loin.
Partie à 56 ans, un an après la mort de son mari, on la dit partie de tristesse. Son départ laisse une tristesse immense, celle de l’absence au monde d’une auteure qui avait son franc-parler, son tempérament, son génie. L’Iran, la France, le monde, la pleureront sans doute, et nous demeurerons inconsolables de ne plus avoir la moindre chance de la croiser à nouveau, la vouvoyer à nouveau, toujours. Reposez en paix, Marjane Satrapi.


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