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Gabor Szilasi, l’un des grands maîtres de l’image documentaire au Canada, est décédé chez lui à l’âge de 98 ans. Le doyen des photographes canadiens laisse une œuvre considérable, intimement liée à la mémoire sociale du Québec.
« Il faut faire des photographies aujourd’hui, parce que tout change tout le temps. Tout n’arrive qu’une fois », disait-il.
Né en 1928 à Budapest, au milieu d’une famille bourgeoise, Szilasi a eu tôt fait de découvrir les pouvoirs de la photographie comme outil de compréhension humaine. Son milieu est sensible aux arts. Son grand-père, un peintre anobli par l’empereur François-Joseph, travaillera en Angleterre. « Il était un des peintres officiels de la reine Victoria », disait-il en montrant son travail.
Le photographe Michel Campeau, ami de longue date, faisait remarquer que, dans le peu de place accordé dans le monde à la photographie canadienne, c’est souvent Szilasi qui était mis à l’avant-plan.
L’épreuve de la guerre
Fils aîné d’une famille juive décimée par la guerre, Gabor Szilasi connut l’horreur des camps nazis. « Mes parents étaient juifs. […] Mais ni mon père ni ma mère n’étaient religieux. Je ne suis pas circoncis ! Mais ça n’empêchait pas que je devais porter l’étoile juive jaune. Parce que, selon les nazis, si un de tes quatre grands-parents est juif… Alors ma mère a été déportée, puis tuée dans un camp de concentration. »
Ses études médicales sont interrompues par un séjour de cinq mois en prison. C’est ce que lui coûte d’avoir tenté, en 1949, de fuir à pied la Hongrie communiste. Au même moment, le jeune homme à l’allure frêle s’initie à la photographie. Il acquiert son premier appareil : un Zorki de fabrication soviétique, une pâle copie du petit Leica dont rêvent tous les photographes.
Les possibilités offertes par ce médium l’enchantent tout de suite. « La photographie permet de mieux voir. Elle change le regard. Des photos qui ne m’intéressaient pas lorsque j’ai commencé sont considérées aujourd’hui parmi mes meilleures ! »
C’est en 1957, avec son appareil photo en main et le rêve de connaître une vie nouvelle, que Gabor Szilasi débarque au Canada. À Halifax, un examen médical conclut à la tuberculose. Dans la Vieille Capitale, il est mis en isolement dans un sanatorium. « C’était un hôpital, boulevard Hamel, où il y avait des Indiens, des Esquimaux — à l’époque on disait ça — et des Hongrois ! Ils avaient tous la tuberculose ou la syphilis. Alors, j’étais en bonne compagnie ! »
Découvrir la ville
Montréal, sa ville d’adoption, il va bientôt s’employer à la photographier sous tous les angles. Dès ses débuts en photographie, il associe son regard humaniste à une grande rigueur documentaire. Ses images cherchent à saisir la vie quotidienne, les visages et les lieux, les gestes des gens ordinaires, leurs intérieurs, leurs paysages et leurs communautés.
Grâce à son père, qui s’est trouvé un emploi au gouvernement québécois, on reconnaît en lui un photographe. « J’avais déjà quelques photos… Ils m’ont accepté. » Gabor Szilasi va bientôt travailler dans l’obscurité rougeâtre des lampes inactiniques des chambres noires, en manipulant de fragiles émulsions photographiques et des cuves de produits chimiques. L’habitude de travailler en chambre noire, il la cultiva toute sa vie, sans jamais y renoncer.
De 1959 à 1971, Gabor Szilasi est photographe à l’Office du film du Québec. Au sein de cette agence gouvernementale, il parcourt toute la province, de Montréal aux campagnes rurales. Il documente la vie des villages, des chantiers, les foires agricoles, les événements culturels, la vie des chasseurs, des trappeurs.
Ses images de l’arrière-pays québécois constituent une référence de la photographie québécoise et canadienne. Les images qu’il réalise dans la région de Charlevoix, à l’automne 1970, témoignent de l’évolution sociale et culturelle du Québec rural à l’époque de la Révolution tranquille. « Je n’ai jamais pensé, en photographiant Charlevoix, que ça deviendrait un document important, que ce serait publié, que j’allais en vendre ! »
En Beauce, dans le village de Saint-Benoît-Labre, près de Saint-Georges, il s’arrête en 1973 pour photographier une maison qui attire son attention. La propriétaire l’invite à partager une soupe. À l’intérieur, derrière elle, un crucifix bordé de papillons de carton et fixé à un mur lambrissé, tout près d’une télévision allumée. Entre des étagères où sont alignés des bibelots animaliers apparaît le visage d’un vieil homme, prostré sur un lit, installé dans un coin de ce salon. Cette photographie de Szilasi, comme plusieurs dans son œuvre, comporte de multiples fenêtres qui s’ouvrent sur toute la vie d’une époque.
La photographie comme rencontre
Toujours curieux des gens qui l’entourent, Gabor Szilasi aimait discuter, la photographie ne servant parfois que de prétexte à des rapports humains qu’il chérissait d’abord et avant tout. En 2021, à l’occasion d’une longue entrevue filmée pour Le Devoir, il avait posé plus de questions aux gens qui l’entouraient qu’il n’avait répondu à celles qu’on lui adressait.
Pendant des décennies, Gabor Szilasi a suivi de près la scène des arts visuels à Montréal, participant à quantité de manifestations. La photographie, pour lui, était un moyen privilégié d’aller vers l’autre, une sorte de passeport commode capable d’ouvrir la porte à des rencontres, de susciter un dialogue. Même au crépuscule de son existence, avant d’être cloué à un lit par la maladie, il conservait cette étonnante curiosité devant le monde.
Au fil d’une œuvre gigantesque qui dépasse les 100 000 images, il a su rendre compte de son époque avec une clarté et une humanité rare. Ses photographies, à la fois habitées par une esthétique et un sens social fort, sont aujourd’hui conservées dans les principales institutions muséales du pays, dont le Musée des beaux-arts du Canada et le Musée des beaux-arts de Montréal.
Szilasi fut par ailleurs un pédagogue apprécié par beaucoup d’étudiants, tout en n’étant jamais complaisant envers eux. Il a enseigné durant de longues années la photographie au cégep du Vieux Montréal ainsi qu’à l’Université Concordia, transmettant son savoir à des générations de photographes.
En 2021, la réalisatrice Joannie Lafrenière lui a consacré, sous le titre de Gabor, un documentaire imaginatif. Les reconnaissances à son endroit se sont multipliées au fil des années. Même les Postes canadiennes lui ont rendu hommage.
Reconnu par ses pairs, loué pour sa grande gentillesse et sa générosité, Gabor Szilasi reçut de nombreuses distinctions, dont le prix Paul-Émile Borduas et le Prix du Gouverneur général en arts visuels, ainsi que le titre de compagnon des arts et des lettres du Québec. Tout cela récompensait un engagement artistique profond et constant.
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