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Certains documentaires cherchent à saisir leur sujet ; celui-ci préfère le suivre là où il résiste. Cinéaste, conceptrice visuelle et documentariste, André-Line Beauparlant filme Robert Morin, cinéaste qu’on a longtemps vu derrière l’appareil, comme on s’approche d’un être qu’on connaît par cœur et qui, pourtant, nous échappe encore. En couple depuis trente ans, Morin et Beauparlant se sont rencontrés sur le tournage de Windigo et ils n’ont cessé, depuis, de travailler côte à côte, elle aux décors et à la conception, lui à l’image, chacun dans sa pratique, mais dans une même vie de cinéma. Le film avance sur cette fine ligne, contradictoire, qui consiste à filmer à la fois la proximité absolue et l’énigme intacte.
Un « tu » qui n’enferme pas
Le choix le plus juste est aussi le plus risqué : l’adresse directe. Beauparlant parle à Morin au « tu », non pas pour le figer dans une définition (« voici qui il est »), mais pour maintenir ouvert l’espace du lien. C’est que le couple traverse alors une certaine crise, qui n’est jamais effacée. La narration de la réalisatrice en voix hors champ, d’une grande tendresse, ne cherche pas la confession spectaculaire : elle cherche l’ajustement, ce moment où l’on tente de se rejoindre avec les mots, tout en acceptant son impuissance devant le passé, immuable. Le film, tourné principalement durant la confection de Festin boréal, devient alors une conversation prolongée, pleine de trous, de reprises, de petites phrases qui dévient, de silences et de regards qui en disent long.
Morin, lui, est d’une drôlerie parfois involontaire : impatient, bourru, souvent dans le refus, mais sans jamais s’effacer. On le sent un peu agacé d’être exhibé, comme s’il voulait se dérober à la posture du « personnage ». Et c’est précisément ce malaise qui rend le portrait vivant : au lieu de faire un grand récit biographique, le film préfère les microscènes, une remarque sèche, un refus, un détour, une contradiction assumée, qui finissent par composer une vérité plus complexe que n’importe quel résumé. À un moment, le cinéaste lâche, en substance, que le « human interest » ne l’intéresse pas : la formule claque, mais le film prouve le contraire malgré lui, en le laissant être humain sans le forcer à « se raconter ».
Entre ces paroles, il y a la matière du quotidien de leur petite maison dans le bois et tout ce qui détermine leurs journées (la forêt, la chasse, la pêche, etc.). La cinéaste capte une façon de vivre presque en retrait, comme dans un cocon — Beauparlant filme les gestes sans les rendre pittoresques. Le cadre sylvestre est moins un décor qu’un mode de vie, une présence au monde. On comprend aussi pourquoi Morin est si vivant quand il travaille et si vulnérable quand il ne tient plus la caméra. Ce contraste, filmé sans qu’on appuie, donne au documentaire sa beauté la plus simple : on y voit quelqu’un être grand dès qu’il fait et se rétrécir dès qu’il doit se dire.
Éclairage naturel
Ce que Beauparlant filme, au fond, c’est aussi une manière de faire du cinéma : sans artifice, sans démonstration, au plus près du geste. Le montage donne au film un rythme qui ressemble à Morin : ça coupe, ça relance, ça respire, ça surprend. Les archives du cinéaste, insérées ponctuellement, sont comme des échos, des contrepoints, et construisent un portrait cubiste de ce créateur qui s’est sans cesse renouvelé au fil de sa trajectoire cinématographique.
Surtout, Mon amour, c’est pour le restant de mes jours déromantise l’acte créateur, sans cynisme. On y entend la fatigue, le rapport compliqué au financement, l’acharnement nécessaire pour continuer à tourner, même quand le plaisir n’est pas garanti. Le film laisse apparaître une éthique : faire avec peu, mais faire vrai ; ne pas lisser ; ne pas transformer la création en légende personnelle. Et dans ce refus du « beau discours », quelque chose devient profondément touchant. Un film sans artifice, qui travaille dans le dénuement et la sincérité, qui reste longtemps dans la tête et le cœur.


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