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Mineurs et réseaux sociaux au Cameroun : la dérive devient incontrôlable

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Sur TikTok, Instagram et Telegram, des mineurs de 13 à 17 ans se filment, dansent de manière suggestive et parfois vont plus loin. Publication de nudes, lives à connotation sexuelle, exposition de la nudité, injures, fake news. Tout est bon pour faire le buzz. À Yaoundé, une jeune fille filmée nue en plein ébats sexuels, en direct, a rassemblé 4000 internautes connectés. Face à ceux qui jugent son acte abominable, elle répond avec arrogance : « Je n’ai peur de rien. Allez d’abord arrêter celles qui ont fait comme moi bien avant. »

Un phénomène qui n’est plus isolé

Le constat est chaque jour un peu plus alarmant, et les cas se répètent chaque semaine. Le 23 juillet dernier, le ministre de la Promotion de la Femme et de la Famille a réagi une fois de plus. Dans un communiqué de presse, le Pr Marie Thérèse Abena Ondoa a condamné « des obscénités de trop » impliquant « des jeunes filles, des adolescentes, parfois prises pour modèles par d’autres ». Un énième coup de gueule qui vient s’ajouter à une longue liste de dénonciations restées sans effet chez certains adultes qui les encouragent.

Le phénomène est devenu viral. Une vidéo à caractère obscène postée par une adolescente peut atteindre des centaines de milliers de vues en 24 heures. Les commentaires s’enchaînent, les partages aussi, et très vite le contenu se retrouve dans tous les groupes WhatsApp du quartier.

Pour certaines, c’est la quête de likes et de notoriété. Pour d’autres, c’est l’appât du gain via les cadeaux virtuels lors des lives. Elles assument ce statut à travers des vidéos obscènes, et affirment entretenir des relations avec des personnalités. Pour le prouver, elles n’hésitent pas à exhiber leur train de vie : voyages en business class à Dubaï, à Zanzibar, liasses d’argent, photos dans de grands restaurants à l’étranger. Ces images intimes circulent ensuite en quelques minutes sur WhatsApp et Telegram, dans des chaînes privées où l’on revend même les numéros.

Ensuite, il y a cette tendance à la violence verbale. Sous couvert d’anonymat, des collégiens règlent leurs comptes en public. En juin dernier, une élève d’un collège de Douala a été traitée de « prostituée » en direct sur Instagram à la suite d’une rumeur. Injures, humiliations, « clashs » filmés à la sortie des cours : une simple rumeur lancée sur Facebook peut détruire la réputation d’une élève en deux heures. Enfin, la désinformation. La même vidéo de bagarre de ce collège de Douala repostée comme ayant été tournée au Lycée général Leclerc. Fausses rumeurs d’enlèvement partagées 10 000 fois, faux défis qui poussent à avaler des médicaments. Tout est bon pour faire des vues.

Des plateformes conçues pour égarer

La permissivité est totale sur les réseaux sociaux. « Un enfant de 12 ans crée un compte TikTok en deux clics. On ne lui demande rien », s’indigne Aurelien Ndo, surveillant dans un lycée de Yaoundé. Sur Instagram, Snapchat ou Telegram, aucun vrai contrôle d’âge. Il suffit de mentir sur sa date de naissance et le tour est joué. Des règles existent sur le papier, mais ne sont jamais appliquées.

Pour Me Amina, avocate spécialiste du numérique, « nos lois punissent les auteurs, mais elles ne contraignent jamais les plateformes à vérifier. C’est ça le vide juridique. » Résultat, les mineurs évoluent dans un espace sans garde-fou où finalement rien n’est interdit.

Solange T., enseignante et mère de famille, a vécu la situation dans sa propre maison. « Ma fille a tourné une vidéo dans sa chambre. Le lendemain c’était dans tous les groupes WhatsApp du quartier », raconte-t-elle. Les forfaits Internet à 200 francs et le WiFi dans certains espaces font le reste. Les applications sont gratuites et conçues pour capter facilement l’attention.

Que dire de ces algorithmes conçus pour favoriser le buzz ? Les créateurs l’ont compris. « Si tu postes normal, personne ne regarde. Mais si c’est choquant, tu fais des vues direct », explique Kevin, 17 ans, étudiant. Plus c’est sexuel, violent ou humiliant, plus l’algorithme retient et propose. Un ancien modérateur d’une grande plateforme confirme : « On nous demande d’enlever ce qui est illégal. Mais une vidéo suggestive d’une mineure qui ne montre rien de frontal, on la laisse. Elle fait du chiffre. » Les plateformes ne protègent pas les plus jeunes, les plus vulnérables. Elles mettent en avant ce qui fait du bruit, quitte à exposer des mineurs au harcèlement et à la honte publique.

Deux dangers qui se dessinent

Face à cette exposition massive, deux dangers se dessinent. D’abord pour les victimes elles-mêmes : harcèlement, chantage, exploitation. Ensuite pour leurs camarades qui, voyant ces images banalisées, prennent ces comportements pour des modèles à suivre. « C’est devenu normal d’être sexy à 14 ans sur les réseaux », confie une élève en classe de troisième à Yaoundé.

Les parents, les écoles, les autorités essaient tant bien que mal de contenir cette poussée. On condamne, on supprime des comptes, on lance des campagnes de sensibilisation. Mais rien ne semble inverser la tendance immorale. Les plateformes tardent à modérer, l’anonymat protège les diffuseurs, et la loi sur la cybercriminalité peine à suivre le rythme des publications.

Plusieurs facteurs expliquent ce décalage entre l’existence de textes juridiques et leur application réelle. D’abord, le problème de crédibilité et de forme des campagnes de sensibilisation, jugées trop condescendantes et moralistes par les jeunes concernés. Il existe aussi un problème d’application effective de la loi. Le Cameroun dispose d’un arsenal juridique pourtant conséquent, avec la loi n° 2010/012 relative à la cybersécurité et à la cybercriminalité, qui sanctionne les injures, la diffusion de contenus obscènes et le harcèlement en ligne. Mais la lenteur judiciaire, la faible capacité d’investigation numérique de certains services, et le fait que beaucoup de comptes anonymes soient basés à l’étranger produisent un sentiment d’impunité chez les auteurs de ces actes.

Deux modèles s’opposent

Face à la montée inquiétante de la déprivation des mœurs, deux options principales s’offrent en guise de réponse. D’abord, interdire l’accès aux plus jeunes, à l’image de la France qui a fait passer une loi sur le sujet devant l’Assemblée nationale, afin d’interdire l’accès aux moins de 15 ans sans consentement parental vérifié. Ou alors, encadrer drastiquement les contenus comme le fait la Chine. Deux modèles différents qui ont le même objectif : remettre des limites là où règne aujourd’hui l’anarchie.

En Australie, le gouvernement est allé plus loin dès 2024 avec une loi pour bannir totalement les moins de 16 ans des plateformes. L’argument est simple. « On n’envoie pas un enfant de 12 ans seul dans une boîte de nuit. Pourquoi l’autoriserait-on seul sur TikTok ? », s’interroge un député français. L’objectif est de couper l’accès à un univers où l’algorithme pousse au plus choquant.

L’autre option est celle du contrôle et de la limitation. C’est le modèle chinois. En Chine, TikTok s’appelle Douyin et il est verrouillé pour les mineurs. Un enfant de moins de 14 ans n’a le droit de s’y connecter que pendant 40 minutes par jour, et seulement entre 6h et 22h. Les contenus sont filtrés, pas de défi dangereux, pas de vidéo à caractère sexuel. À la place, l’algorithme met en avant des contenus éducatifs, scientifiques et culturels. Les plateformes sont aussi tenues pour responsables. Elles doivent identifier les comptes de mineurs et de modération en temps réel. En cas de manquement, elles sont lourdement sanctionnées.

Entre interdiction et contrôle, le Cameroun n’a encore choisi sa voie. Les derniers développements de l’actualité indiquent pourtant qu’il est plus que temps d’agir.

Ce qu’en pensent les experts camerounais

Pour la Dr Edith Ndjah Etolo, sociologue, ce constat ne surprend pas. « Il traduit une transformation profonde des rapports sociaux à l’ère numérique. Le Cameroun a connu, en une décennie, une démocratisation rapide du smartphone et de l’accès à Internet, en particulier via les forfaits data accessibles et les réseaux comme TikTok, WhatsApp et Facebook. Cette massification technologique n’a pas été accompagnée d’une éducation critique aux médias numériques, ni à l’école, ni dans les familles », explique-t-elle. Sur le plan sociologique, elle observe un phénomène de désinhibition en ligne où l’écran crée l’illusion d’un anonymat habituellement exercé par le regard du groupe, de la famille ou du voisinage.

Malgré les sorties incessantes du gouvernement qui condamne ces actes, rien ne change. Plusieurs facteurs expliquent ce décalage entre l’existence de textes et leur application effective. La question de la solution efficace divise. Faut-il interdire ou réguler plus sévèrement ? « En tant que sociologue, je suis réservée face à l’option de l’interdiction pure et simple. L’expérience d’autres pays qui ont tenté de bloquer temporairement les réseaux sociaux montre que ces mesures sont techniquement contournables, notamment via les VPN largement utilisés par les jeunes », précise Dr Ndjah Etolo. Elles risquent aussi de pénaliser des usages positifs. Elle privilégie donc une régulation renforcée et mieux appliquée plutôt qu’une interdiction rarement contrôlée dans les faits.

Sur le terrain, les avis divergent aussi. Charles Baba, censeur au Lycée général Leclerc, plaide simplement : « Pas de téléphone avant le baccalauréat. » Abe Pour, éducateur, veut aller plus loin avec une « interdiction jusqu’à 18 ans ». Yolande Pascale Yuego Kamgang, traductrice, tempère : « Essayons de préserver la nouvelle génération sans tomber dans un moyen d’excès. Interdire les réseaux au Cameroun à un moment de dépravation des mœurs serait, non seulement un gage de calme psychologique, mais aussi un moyen de préserver les jeunes qui souhaitent réellement suivre. » Sidonie Zobo, secrétaire, refuse le laxisme mais rejette aussi le tout répressif : « Je suis contre l’interdiction totale. »

Conclusion : La question reste entière. Faut-il protéger les mineurs, ou se résigner à sacrifier une génération pour le buzz ? Il n’y a pas de demi-mesure possible, mais le Cameroun tarde encore à trancher.

Alain-Claude Ndom

Alain-Claude Ndom

Journaliste pour 237online.com, spécialisé dans les questions de société et la vie quotidienne des Camerounais.

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