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« Une église doit-elle mourir en se figeant sur un monument de son histoire, avant l’écroulement final ? Ou doit-elle continuer à vivre comme elle a vécu, c’est à dire en se transformant ? » (Jean-Marie Lustiger, "Le Saint-Ayoul de Jeanclos", avec Alain Peyrefitte, éd. Fayard, novembre 1990).
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Le cardinal Jean-Marie Lustiger est né à Paris il y a 100 ans, le 17 septembre 1926. C'est l'occasion d'évoquer cette figure très grande de l'Église catholique de France, un grand homme d'église, mais aussi un grand intellectuel et un grand homme de communication. Sans mettre en doute la qualité des actuels prélats français, il faut bien reconnaître que "nous" (les catholique français) avons eu beaucoup de chance d'avoir "eu" Jean-Marie Lustiger et Albert Decourtray, deux cardinaux exceptionnels, comme représentants de l'Église catholique pendant les années 1980 et 1990, car leur niveau intellectuel mais aussi leur implication dans la vie de la société de leur temps, leur communication dans les médias et avec les gens étaient d'un niveau très élevé.
L'actuel archevêque de Paris, Mgr Laurent Ulrich, présidera une messe en la mémoire de son prédécesseur ce jeudi 17 septembre 2026 à 18 heures à Notre-Dame de Paris. En outre, un colloque intitulé "La voie spirituelle du cardinal Lustiger" est organisé les 17 et 18 septembre 2026, à l'Institut de France (le 17) et au Collège des Bernardins (le 18), à Paris, par l'Institut Lustiger sous le haut patronage de l'Académie française, avec les interventions, notamment, de Xavier Darcos, Benoît Pellistrandi, Jean-Luc Marion, Daniel Rondeau, Laurent Ulrich, Jérôme Beau, Charles Mercier, etc.
Ce qui était exceptionnel, c'étaient les trois aspects de la vie de Jean-Marie Lustiger.
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On pourrait d'abord parler de sa vie religieuse qui est déjà très impressionnante : ordonné prêtre le 17 avril 1954 par Mgr Émile Blanchet, il fut aumônier des enseignants catholiques de l'enseignement public à Paris, directeur du Centre Richelieu en 1959, curé de Sainte-Jeanne-de-Chantal (paroisse de la Porte de Saint-Cloud à Paris) en 1969 (son vicaire était l'abbé André Vingt-Trois qu'il allait ordonner évêque le 14 octobre 1988, et qui allait être son successeur à l'archevêché de Paris), ordonné évêque le 8 décembre 1979 par Mgr François Marty, évêque d'Orléans le 10 novembre 1979, archevêque de Paris du 31 janvier 1981 au 11 février 2005 (il a succédé à Mgr Marty), créé cardinal le 2 février 1983 par le pape Jean-Paul II. Pendant longtemps, on avait dit qu'il pourrait faire partie des possibles successeurs de Jean-Paul II (en fait non, car il était trop âgé à la mort de Jean-Paul II, même s'il l'était à peine plus âgé que le futur Benoît XVI).
Mgr Lustiger a notamment prononcé l'homélie à l'enterrement de nombreuses personnalités publiques, en particulier Jacques-Yves Cousteau le 30 juin 1997, Maurice Schumann le 13 février 1998, Jean Guitton le 25 mars 1999, Léopold Sédar Senghor le 19 janvier 2002 (hommage), etc. Il a concélébré aussi la messe d'enterrement de l'abbé Pierre le 26 janvier 2007, ce qui fut l'une de ses dernières apparitions publiques.
Ensuite, on pourrait évoquer sa vie intellectuelle très prolifique. De nombreuses conférences, des homélies, près d'une trentaine d'ouvrages, des interventions médiatiques, etc. Tous les moyens étaient bons pour formuler sa pensée subtile, nuancée, d'homme de foi dans la société moderne devenue très complexe, avec bien sûr, parfois, ses "ringardises" (je n'aime pas trop le mot, mais j'aime encore moins le mot "conservatismes").
Cette aventure intellectuelle l'a amené jusqu'à être élu membre de l'Académie française le 15 juin 1995 (reçu par Hélène Carrère d'Encausse le 14 mars 1996), succédant à Mgr Albert Decourtray au quatrième fauteuil, celui de José-Maria de Heredia, Maurice Barrès, maréchal Alphonse Juin, Pierre Emmanuel et Jean Hamburger (par ailleurs, père de Michel Berger), et son successeur allait être son ancien conseiller, Jean-Luc Marion.
Le professeur Jean-Luc Marion, philosophe, devait faire l'éloge de son prédécesseur lorsqu'il a été reçu à l'Académie le 21 janvier 2010 (par Mgr Claude Dagens), et il a décrit Jean-Marie Lustiger comme un très grand intellectuel d'une grande humilité : « Cet esprit, dont tant d’étudiants de la Sorbonne savaient de science certaine, depuis les années cinquante, le génie intellectuel et spirituel, avait essaimé d’innombrables cours de théologie, retraites et sermons, mais aussi obstinément refusé de publier quelque livre que ce soit et d’entrer en quelque carrière littéraire que ce soit. Conscrit à la rue d’Ulm depuis quelques mois, je l’avais rencontré au cœur du cratère en fusion qu’était devenu, en mai 1968, le Quartier latin : de ce jour, je ne le quittais guère des yeux, tant il marquait ceux qui l’approchaient ; en sorte que, lorsqu’il devint curé de la paroisse Sainte-Jeanne-de-Chantal à la Porte de Saint-Cloud, nous traversions Paris pour suivre ses prêches ; j’étudiais à l’époque, entre autres avec Christoph von Schönborn, les traités assez ardus de saint Maxime le Confesseur pour découvrir, stupéfait, que les sermons de ce curé rejoignaient exactement la doctrine du grand théologien grec, sans le vouloir, sinon sans le savoir. Le public ne s’y trompait pas, qui de longue main déjà notait, transcrivait et diffusait en samizdat tous ces sermons, exactement comme l’on fit, pendant des siècles, pour les Pères de l’Église. Trop occupés par leurs charges de pasteurs pour écrire en auteurs, ils parlaient et, des gerbes tombées de leur chaire, ils laissaient leurs scribes cuire le pain de la plus haute théologie que nous ayons jusqu’ici connue. Donc Jean-Marie Lustiger parlait et n’écrivait pas. Nous avons dû attendre pour qu’il cède et nous laisse publier, en 1978, les "Sermons d’un curé de Paris", et encore, avait-il longtemps exigé, à condition d’anonymat ! En fait, il était déjà trop tard et le public l’aurait de toute manière reconnu. Sans doute, depuis sa nomination en 1981 au siège de Paris, les ouvrages se sont accumulés, mais toujours à partir de sermons et de conférences (ainsi les admirables "Osez croire", "Oser vivre", en 1985) ou d’entretiens (comme l’impressionnant "Le Choix de Dieu", en 1987), jamais comme des livres d’auteur. Le manque de temps ne suffit pas à expliquer cette pratique constante. Cet académicien a mis tous ses soins à ne pas écrire. ».
La forte activité intellectuelle a aussi conduit Mgr Lustiger à devenir docteur honoris causa de plusieurs universités, celles d'Augsbourg (1989), de Loyola de Chicago (1994) et de Melbourne (2001).
J'inscris dans l'aspect intellectuel du cardinal sa forte activité médiatique et politique pour diffuser sa pensée sur la société. Comme Mgr Decourtray, il a été l'invité de l'émission politique phare, "L'Heure de Vérité" sur Antenne 2. Il a rencontré souvent les Présidents François Mitterrand et Jacques Chirac pour leur faire part de la position de l'Église catholique sur certains sujets de société. Mgr Lustiger a mené la protestation contre le projet Savary jusqu'à cette très grande manifestation en faveur de l'enseignement libre le 24 juin 1984, qui a réuni entre 1 et 2 millions d'opposants, ce qui a eu pour effet le retrait du projet de loi liberticide et la démission du gouvernement de Pierre Mauroy (déjà ébranlé par son échec aux élections européennes).
Il avait refusé de participer à la cérémonie de transfert des restes de l'abbé Grégoire au Panthéon le 12 décembre 1989, voulu par François Mitterrand, par opposition à la Révolution française. Il s'est opposé à la loi n°2004-228 du 15 mars 2004 sur les signes religieux dans les écoles publiques, et ne s'est pas opposé à la loi n°2004-626 du 30 juin 2004 relative à la solidarité pour l'autonomie des personnes âgées et des personnes handicapées, qui a supprimé le lundi de Pentecôte comme jour férié (il n'y a pas vu d'objection d'ordre religieux).
Et puis il y a ce troisième aspect de la vie de Jean-Marie Lustiger qui concerne son histoire personnelle : il est né Juif à Paris de parents originaires de Haute Silésie dont la famille est arrivée en France au début du XXe siècle. Sa mère Gisèle est morte à l'âge de 39 ans, déportée et assassinée à Auschwitz. Son origine polonaise a facilité ses relations avec le pape Jean-Paul II. L'ancien Président polonais Lech Walesa s'est rendu aux obsèques de Mgr Lustiger.
Juste avant la guerre, enfant, Jean-Marie Lustiger a ressenti à ses dépens l'antisémitisme de la société française. Pour les protéger, ses parents les ont envoyés, lui et sa sœur Arlette, se réfugier à Orléans pendant la Seconde Guerre mondiale, si bien qu'il faut scolarisé dans un lycée catholique. Le Nouveau Testament s'est alors imposé à lui comme l'aboutissement de l'Ancien Testament. Juste avant Pâques 1940, il a ressenti la nécessité de se convertir lors de sa visite dans la cathédrale d'Orléans : « Là, j'ai eu l'intuition que ce que je pensais de la condition juive trouvait dans la figure du Messie son sens et un certain aboutissement. ». Il a été baptisé avec sa sœur le 25 août 1940 à Orléans, malgré l'opposition de leurs parents restés à Paris pour travailler. Aron est devenu Jean-Marie. Toutefois, il n'a jamais renié son identité juive, et a toujours apprécié son prénom Aron. Finalement, leurs parents se sont, eux aussi, convertis au catholicisme à Orléans, en novembre 1940, après la promulgation des lois anti-juives de Pétain, pour se protéger. Cela n'a pas été suffisant car Gisèle (leur mère) a été arrêtée le 10 septembre 1942 sur dénonciation et envoyée à Drancy, puis déportée par le convoi n°48 du 13 février 1943 et assassinée par le gaz dès son arrivée à Auschwitz le 16 février 1943.
Dans une conférence donnée à Vienne le 30 octobre 2005, le cardinal Lustiger revenait sur les relations entre Juifs et chrétiens : « La religion juive ne nous est pas "extrinsèque" mais, d’une certaine manière, elle est "intrinsèque" à notre religion. Nous avons donc envers elle des rapports que nous n’avons avec aucune autre religion. [Jean-Paul II a dit :] "Vous êtes nos frères préférés et, d’une certaine manière, on pourrait dire nos frères aînés". (…) Nous nous retrouvons donc, côte à côte, face à un univers mondial en plein bouleversement. (…) Au moment où la civilisation oscille sur ses bases et risque de subir de grandes pertes en raison de ses avancées rapides et de ses richesses, ce témoignage commun, et espérons-le unanime, devient un devoir, une œuvre bonne que Dieu demande aux uns et aux autres. Déjà on a pu voir les fruits de cette nouvelle attitude apparaître de bien des façons, dans des réalisations concrètes pour secourir les plus grandes détresses, intervenir avec précision et efficacité là où semble devoir être atteinte la limite de l’action humanitaire. J’estime d’ailleurs qu’en ce qui regarde la résurgence d’un antisémitisme ancien ou l’apparition d’un nouvel antisémitisme, cette action commune de l’Église catholique et des communautés juives est le meilleur moyen d’en prévenir le développement, car il met en évidence ce qui nous unit, frère aîné et frère puîné. ».
Cette histoire personnelle et familiale est donc très forte et c'est normal donc que Mgr Jean-Marie Lustiger ait consacré beaucoup d'énergie pour relier les communautés chrétiennes et juives. Un jardin a été installé à la mémoire de Jean-Marie Lustiger en Israël, dans un village pas très loin de Jérusalem, au couvent bénédictin d'Abu Gosh. Symbole de la commémoration de la Shoah, Simone Veil aurait dû prendre la parole à l'enterrement du cardinal, selon ses dernières volontés, mais la hiérarchie catholique lui aurait demandé d'y renoncer (pour une raison pas très claire).
Atteint d'un cancer (qu'il a annoncé en octobre 2006), le cardinal Lustiger a surtout consacré son temps restant à lutter contre la maladie. Il est venu une dernière fois sous la Coupole pour s'adresser à ses collègues académiciens le 31 mai 2007 pour leur dire au revoir : « Vous ne me reverrez pas ! ». Transféré en avril 2007 dans une maison médicale qu'il avait créée, spécialisée dans les soins palliatifs, Jean-Marie Lustiger est mort le 5 août 2007 à presque 81 ans. Il a été enterré le 10 août 2007 à Notre-Dame de Paris par Mgr Vingt-Trois en présence du cardinal Paul Poupard, représentant le pape Benoît XVI, de Nicolas Sarkozy (Président de la République), François Fillon (Premier Ministre), de certains ministres dont Michèle Alliot-Marie et Jean-Louis Borloo, des Présidents d'assemblées Bernard Accoyer et Christian Poncelet, de Bernadette Chirac (représentant Jacques Chirac), de Lech Walesa, et de plusieurs académiciens dont Hélène Carrère d'Encausse et Maurice Druon.
Jean-Marie Lustiger a été inhumé dans la crypte de Notre-Dame de Paris, et une plaque a été apposée à destination des visiteurs de la cathédrale : « Je suis né juif. J’ai reçu le nom de mon grand-père paternel, Aron. Devenu chrétien par la foi et le baptême, je suis demeuré juif comme le demeuraient les Apôtres. J’ai pour saints patrons Aron le Grand Prêtre, saint Jean l’Apôtre, sainte Marie pleine de grâce. Nommé 139e archevêque de Paris par Sa Sainteté le pape Jean-Paul II, j’ai été intronisé dans cette cathédrale le 27 février 1981, puis j’y ai exercé tout mon ministère. Passants, priez pour moi. ».
Pour terminer cette très modeste évocation du cardinal Lustiger, voici une citation issue de son ouvrage "Le Choix de Dieu" sorti en 1987 (éd. de Fallois), que je trouve très belle : « Le Christ a désacralisé l'histoire : il nous en rend responsables. ». Les humains sont responsables, parce qu'ils sont toujours libres.
Sylvain Rakotoarison (12 septembre 2026)
http://www.rakotoarison.eu
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