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De quoi après-demain sera-t-il fait ? Dans son cycle Foundation, le romancier américain Isaac Asimov a imaginé une science fictive — la psychohistoire — capable de prévoir sur le très long terme les évolutions sociétales par des calculs, des métadonnées et des croisements disciplinaires ; Apple TV en poursuit l’adaptation depuis 2021. Et désormais, la réalité scientifique semble rattraper ce rêve prévisionnel.
Une nouvelle discipline futurologique, la cliodynamique, cherche à identifier des régularités et des schémas dans les grandes transformations sociales. Elle étudie les mouvements démographiques, les crises économiques ou les cycles de violence en utilisant des outils numériques. Le traitement de masses himalayennes d’informations (à partir de bases de données comme Seshat ou CrisisDB) couvrant des siècles de transformations ouvre de nouvelles perspectives pour le comparativisme à grande échelle spatiotemporelle.
Au total, l’idée n’est pas vraiment de prédire l’avenir (comme le ferait la psychohistoire…), mais d’outiller la décision publique et de réintroduire la prise en compte du temps long dans les institutions.
« La cliodynamique — de Clio, la muse de l’Histoire, et dynamique, les forces du mouvement — se caractérise par une approche méthodologique fondée sur l’usage de méthodes quantitatives et sur l’étude des sociétés humaines dans la longue durée, résume Nicolas Salerno, rare spécialiste français de la nouvelle discipline. Par son approche, elle vient ressusciter d’anciens débats en sciences humaines et sociales à la lumière de nouvelles opportunités théoriques et technologiques. »
Formé en physique, M. Salerno se spécialise dans l’étude des systèmes complexes. Son intérêt pour les sciences sociales et des questions d’épistémologie l’a progressivement conduit vers la cliodynamique. « Malgré ce parcours, j’essaie de défendre un usage mesuré des outils quantitatifs, en restant attentif à leur pertinence vis-à-vis des objets étudiés, écrit-il dans ses réponses aux questions du Devoir. L’enjeu est moins de “mathématiser” l’histoire que de construire des outils cohérents, en dialogue avec d’autres approches, comme l’histoire comparative ou l’économie politique. »
Il ramène aussi ce qu’il fait à une « géologie des institutions » pour tenter de prévoir quand et sous quelle forme se produira la prochaine rupture, alors que s’accumulent des pressions et qu’apparaissent des failles.
Sismographie des crises
Ce qui donne quoi, concrètement ? Les États-Unis ont servi de terrain privilégié d’étude de la cliodynamique depuis ses origines, au tournant du siècle. Les prédictions ont vite pointé vers une montée des instabilités dans la république polarisée autour des années 2020. On y est à fond. Sauf erreur, il n’existe pas d’études majeures semblables sur le Canada ou le Québec.
Un autre exemple frappant a été publié cet hiver par l’excellente revue française Le Grand Continent. M. Salerno cosigne l’article « La révolution qui vient : cliodynamique de la grande crise française » avec Jack A. Godstone et Peter Turchin, deux maîtres des études transdisciplinaires.
L’analyse s’intéresse à la montée récente des instabilités politiques dans la vieille république : gilets jaunes, pandémie, réforme des retraites, émeutes de 2023, blocages parlementaires de 2024… Ces signes sont interprétés non pas comme des éléments isolés, mais comme les symptômes de tensions structurelles. « Des chocs relativement faibles peuvent provoquer des crises. Et les crises des révolutions. La France est-elle la prochaine sur la liste ? » annoncent clairement les premières lignes.
La démonstration mobilise trois facteurs majeurs, tous influencés par la démographie, pour saisir les instabilités politiques : d’abord, l’inégalité et la misère, souvent associées à une génération montante ; ensuite, la concentration de la richesse et du pouvoir par une élite divisée ; finalement, un État en détresse fiscale avec une dette colossale et des déficits majeurs.
Cette grille cliodynamique, à la manière d’une sismologie, montre que des transformations combinées se renforcent mutuellement. Elles créent un verrouillage qui rend les réformes difficiles, augmentant du même coup le risque de basculement. La Révolution française est née d’une telle situation à la fin du XVIIIe siècle.
L’Histoire hoquette-t-elle ? En tout cas, les travaux des cliodynamiciens établissent que « la période actuelle présente tous les traits d’une crise structurelle démographique ». Les indices ne trompent pas. Il fallait 10 ans pour acquérir une propriété en 2010 : il en faut maintenant 23. Et les ultranantis ont quadruplé leur part de richesse depuis 1950.
Cette situation ne fait pas parler in fine de crises ponctuelles, mais bien de tensions structurelles croissantes. Les conditions semblent ainsi réunies pour des transformations qui pourraient prendre la forme de réformes majeures et d’instabilités profondes. CQFD.
Devant la catastrophe
« Une fois qu’une société entre sur la voie de la crise, elle est semblable à une feuille de ginkgo dont la tige mène à la feuille où prolifèrent de multiples nervures, avance le texte du Grand Continent. Autrement dit, s’il existe une dynamique relativement commune d’entrée en crise, il existe de multiples trajectoires pour en sortir. »
L’Histoire montre que les sorties de crise se font par des conflits violents (une guerre civile, par exemple), des compromis pacifiques (ce fut le cas avec le New Deal états-unien) ou encore des taxations progressives pour rééquilibrer les comptes. Chose certaine, le résultat est le même : la nervure empruntée, la solution, réintroduit de l’équilibre dans la distribution des richesses au lieu de favoriser une minorité de plus en plus gourmande.
« Les analyses menées sur différentes sociétés contemporaines, comme les États-Unis, le Japon et la France, à partir de la théorie structurelle-démographique mettent en évidence des tendances communes, commente en entrevue M. Salerno. La théorie décrit comment la combinaison de plusieurs facteurs crée un contexte propice à des transformations institutionnelles majeures : la stagnation ou la dégradation des conditions de vie pour une partie de la population, la multiplication des élites et leur polarisation, et la fragilisation budgétaire de l’État. »
Le chercheur ajoute que ces dynamiques sont interdépendantes. « Lorsque les contraintes budgétaires augmentent et que les élites sont trop divisées pour s’accorder sur des réformes, les tensions tendent à s’accumuler. Dans le même temps, la précarisation d’une partie de la population alimente les clivages politiques, ce qui rend les compromis encore plus difficiles. On se trouve alors dans une situation où la problématique paralyse les conditions de sa propre résolution : c’est une crise. »
La cliodynamique pourrait sembler souffrir d’un pessimisme excessif et paraître bien prétentieuse en croyant pouvoir prévoir l’avenir comme la psychohistoire de la fable. Nicolas Salerno écarte les deux reproches. « Il me semble qu’il faut éviter deux écueils symétriques : penser que l’Histoire se répète et penser que notre époque est complètement unique, note-t-il. À ce sujet, Mark Twain a dit une phrase qui a fait date : “L’Histoire ne se répète pas, elle rime.” À laquelle on pourrait ajouter que c’est donc à nous d’en écrire les vers. »
Notre époque se distingue aussi par plusieurs traits originaux, des poussées technologiques fulgurantes (l’IA, la pharmacopée…) à la mondialisation des échanges. Par contre, la concentration des richesses a peu évolué et les blocages structurels semblent s’ossifier. « Ce processus ne peut s’auto-amplifier indéfiniment, conclut l’historien du futur. Car à mesure que le temps passe, il génère des inégalités importantes entre les catégories de la population, que ce soit entre les élites et le reste de la population ou entre les élites. »
Les chocs peuvent provoquer des crises. Et les crises, des révolutions.


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