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Même Amir Khadir parle désormais de « bidonvilles » à Montréal

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Le mot est fort. Depuis quelques années, les campements de fortune se multiplient dans les grandes villes nord-américaines, notamment à Montréal, où des dizaines de tentes peuvent désormais s’installer durablement sous des viaducs, près des voies ferrées ou dans des espaces publics. Mercredi, l’ancien député de Québec solidaire Amir Khadir a employé un terme encore plus brutal pour les décrire : des « bidonvilles ». Une qualification remarquable venant d’une figure politique issue de la gauche et du milieu communautaire.

« Ce qu’on voit là, l’espèce de bidonville qu’on voit un peu partout, parce que c’est l’équivalent d’un bidonville, à la différence qu’on a des tentes parce qu’ils ont les moyens de s’acheter une tente », a déclaré Amir Khadir mercredi à La Joute, selon TVA Nouvelles.

L’ancien député de Mercier est ensuite allé plus loin : « Mais ce sont de véritables bidonvilles qu’on a. »

La déclaration survenait alors que l’itinérance s’était invitée dans le débat politique québécois lors du Face-à-Face de TVA. Le même jour, un bambin avait par ailleurs été retrouvé seul dans le campement de la rue Notre-Dame, à Montréal, un événement qualifié d’« extrêmement troublant » par l’analyste Karima Brikh.

Le mot que l’on hésitait à employer

Le choix du terme « bidonville » n’est pas anodin.

Depuis plusieurs années, le vocabulaire institutionnel privilégie généralement les expressions « campement », « abri de fortune » ou « personne en situation d’itinérance ». Pourtant, certains de ces endroits ne ressemblent plus vraiment au campement improvisé de quelques nuits que le premier terme pourrait évoquer.

On retrouve désormais des installations qui persistent dans le temps, parfois composées de nombreuses tentes et structures improvisées, auxquelles doivent intervenir les services de police, d’incendie, de santé et de voirie.

La Ville de Montréal s’est d’ailleurs dotée d’un protocole spécifiquement consacré à la gestion de ces campements. La municipalité prévoit notamment des inspections pour les risques d’incendie, de santé ou de criminalité, des rondes policières et le nettoyage des lieux. Des installations sanitaires temporaires et des poubelles sont même installées près de certains sites.

La Ville précise simultanément qu’elle considère les campements urbains comme une solution qui n’est « ni viable, sécuritaire ou durable ».

C’est précisément cette institutionnalisation progressive du phénomène qui donne tout son poids au vocabulaire utilisé par Amir Khadir. Un bidonville est, fondamentalement, un habitat informel précaire qui s’installe en marge du cadre normal d’aménagement d’une ville. La tente remplace ici la tôle ondulée, mais le parallèle établi par l’ancien député est explicite.

Que le mot vienne de Khadir est également notable. Prononcé par un commentateur plus conservateur, « bidonville » pourrait facilement être dénoncé comme une formulation volontairement provocatrice ou méprisante envers les itinérants. Khadir l’utilise au contraire pour souligner la gravité de leur situation.

Deux lectures politiques très différentes peuvent donc aboutir au même constat visuel : quelque chose que l’on n’aurait pas considéré comme normal dans les rues de Montréal il y a quelques décennies est en voie de s’installer durablement.

Même diagnostic, solutions différentes

Cette convergence s’arrête cependant largement au diagnostic.

Khadir n’a pas profité de son intervention pour réclamer une politique de démantèlement systématique. Il mettait plutôt en doute la possibilité pour le Parti québécois de faire de l’itinérance une priorité tout en cherchant rapidement l’équilibre budgétaire. Son intervention s’inscrit ainsi beaucoup plus naturellement dans une approche reposant sur les services sociaux, le logement et l’intervention communautaire.

C’est également l’orientation privilégiée actuellement par Montréal. La Ville explique que la relocalisation d’un campement ne doit être envisagée qu’« en dernier recours » et privilégie l’accompagnement, le logement transitoire et les services communautaires.

Au sud de la frontière, cependant, une autre philosophie gagne parallèlement du terrain depuis quelques années : celle voulant que l’aide aux personnes itinérantes n’oblige pas pour autant les villes à accepter l’occupation permanente de leurs parcs, de leurs trottoirs ou de leurs infrastructures.

Cette évolution ne se limite d’ailleurs pas aux administrations républicaines. En Californie, le gouvernement démocrate de Gavin Newsom a lui-même considérablement accéléré le démantèlement des campements installés sur les terrains de l’État et le long des autoroutes. Selon Caltrans, plus de 27 000 campements avaient été retirés en date de septembre 2026, tandis que 469 000 verges cubes de déchets avaient été récupérées sur ces sites. L’État combine cette politique à des offres de logement, de soins et de services pour les personnes déplacées.

L’objectif revendiqué est double : sortir les personnes vulnérables de conditions de vie jugées dangereuses, mais également rendre aux citoyens des espaces publics devenus parfois insalubres ou impraticables.

Cette approche a également été facilitée par la décision Grants Pass v. Johnson de la Cour suprême des États-Unis en 2024, qui a confirmé que les municipalités pouvaient appliquer certaines interdictions de camping dans l’espace public sans que celles-ci constituent automatiquement une peine cruelle et inhabituelle au sens du huitième amendement.

Depuis, plusieurs villes américaines ont renforcé leurs interventions. Seattle, par exemple, continue de retirer les campements jugés dangereux ou faisant obstruction, tout en prévoyant des démarches d’intervention sociale et des offres d’hébergement lors de certaines opérations, selon la Ville de Seattle.

L’administration Trump est allée beaucoup plus loin dans cette direction depuis son retour au pouvoir, notamment à Washington, en faisant du démantèlement des campements, de l’application des interdictions de consommation de drogues dans l’espace public et du recours accru aux traitements obligatoires une composante explicite de sa politique sur l’itinérance. Cette approche demeure vivement contestée par plusieurs organismes communautaires, qui soutiennent qu’une évacuation sans solution d’hébergement suffisante risque surtout de déplacer le problème.

C’est essentiellement là que se trouve aujourd’hui l’une des grandes lignes de fracture du débat : faut-il accepter temporairement ces installations au nom d’une approche essentiellement sociale, ou considérer qu’un campement permanent constitue en lui-même une situation qu’une ville ne devrait plus tolérer?

Les expériences américaines montrent au moins qu’une politique plus ferme n’implique pas nécessairement l’abandon de toute intervention sociale. La Californie tente, par exemple, de conjuguer démantèlement, nettoyage des espaces publics, hébergement et traitement. Ses résultats sur la sortie durable de l’itinérance demeurent débattus, mais les effets physiques sur certains espaces sont, eux, beaucoup plus immédiats : les campements disparaissent et les lieux sont nettoyés.

C’est ce qui rend la sortie d’Amir Khadir particulièrement intéressante. L’ancien député de Québec solidaire et ceux qui réclament une approche beaucoup plus ferme de l’itinérance ne s’entendront vraisemblablement pas sur la manière de régler la crise.

Ils commencent néanmoins à employer le même mot pour décrire ce qui s’est installé sous nos yeux ; à Montréal, même Amir Khadir estime désormais que nous avons de « véritables bidonvilles ».

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