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Pour comprendre comment les artistes d’ici façonnent la matière pour en extraire leur vision du monde, il faut aller à leur rencontre. Mise en lumière est une série de portraits qui paraît chaque fin de mois. Des incursions dans l’univers de créateurs qui travaillent leurs œuvres de manière inusitée, en retrait de l’actualité culturelle.
« Dans une autre vie, j’aurais pu être scientifique. » On entend souvent cette phrase chez les céramistes — du moins chez celles et ceux qui, comme Mel Arsenault, conçoivent leurs propres glaçures à partir de matériaux bruts, et dont le travail consiste autant à créer de belles œuvres qu’à expérimenter des réactions chimiques. En entrant dans son atelier de Rosemont, on comprend mieux pourquoi elle se présente ainsi d’entrée de jeu. Sur ses étagères sont dispersés des vases floraux et d’autres sculptures abstraites, mais aussi des pots de cuivre, de fer ou de pigments, des échantillons de tests et divers outils de construction.
Son travail, lui, porte une attention particulière au vivant. Sur presque toutes ses pièces récentes apparaissent des pétales de fleurs et des ailes de papillons, tandis que d’autres semblent prendre la forme de coraux ou d’ossements. « La notion d’émerveillement, qui peut à première vue paraître banale, naïve, est devenue centrale dans ma pratique. Si nous étions émerveillés par ce qui nous entoure, nous en prendrions vraiment plus soin. Ce n’est que parce qu’on tient les animaux et les plantes pour acquis qu’on les détruit aujourd’hui. »
Sur le plan formel, les œuvres de Mel Arsenault recèlent des qualités organiques qui attirent l’attention dès le premier regard. Les glaçures superposées produisent des reflets lumineux et des textures variées, parfois minérales, en relief. Et leurs couleurs brillent. Des nuances de bleu, vert, mauve ou rose, qui peuvent avoir l’air de couler sur l’argile. Or, cet effet n’est pas obtenu, comme on pourrait le croire, à l’aide d’une spatule glissée sur la surface pour appliquer la peinture, mais plutôt par les réactions des matériaux à la cuisson, élaborées au fil d’expérimentations rigoureuses menées par essai-erreur.
Approche picturale
Après une heure passée avec elle, on commence à comprendre que le succès qu’elle connaît depuis quelques années relève moins du hasard que d’un dévouement qu’elle qualifie d’« obsessionnel ». Car son travail rayonne désormais bien au-delà du Québec. Son galeriste, Nicolas Robert, l’a présentée ce mois-ci à la foire de la New Art Dealers Alliance de New York, alors que Florian Daguet-Bresson, galeriste parisien spécialisé en céramique, l’a exposée cet hiver à la Somerset House de Londres, puis en avril à la foire PAD Paris, pour une deuxième année d’affilée. Entre autres.
« Je suis arrivée en céramique au Québec au bon moment », estime l’artiste, qui a terminé sa maîtrise en céramique à l’Université Concordia en 2022, après une carrière en design graphique. « J’ai l’impression d’avoir profité d’un engouement pour les pratiques de design [et les disciplines traditionnellement artisanales], particulièrement la céramique, qu’on observe dans le milieu de l’art contemporain québécois depuis une dizaine d’années. Ça s’est produit beaucoup plus tardivement qu’en Europe ou aux États-Unis. Mon ancien professeur, Jean-Pierre Larocque, une légende, a longtemps travaillé à New York et ailleurs avant d’être reconnu ici. Moi, j’ai été impressionnée par la reconnaissance de mon travail à ma sortie de l’école. »
Après un passage remarqué à la foire Art Toronto en 2024, Mel Arsenault a davantage misé sur les vases qui font aujourd’hui sa signature, tout en développant des bas-reliefs et d’autres objets plus sculpturaux. Nicolas Robert présentera toutefois en septembre une exposition solo de l’artiste, où elle compte notamment dévoiler des peintures pour la première fois depuis des années.
« Je suis très exigeante envers moi-même, alors il me reste beaucoup de travail avant de savoir comment je vais m’y prendre, dit-elle. Mais j’ai besoin de ce défi. [...] Je me pince un peu tous les jours, parce que mes vases se vendent bien, mais je ne pourrais pas m’asseoir sur mes lauriers ou chercher à répondre aux attentes du marché. Je me suis d’ailleurs lancée en céramique un peu par hasard, grâce à un cours à option au baccalauréat en peinture et dessin qui m’a fait découvrir les procédés de fabrication des glaçures. Encore aujourd’hui, je conçois avant tout ma pratique de la céramique comme une démarche de peintre, alors ce retour me paraît naturel. »
Synchronicité
C’est en effet sa palette de couleurs qui distingue ses vases. Elle commence le plus souvent par les sculpter à la main, à l’aide de colombins — des cylindres d’argile — qu’elle empile avant de les mouler à partir d’un modèle, de la forme de son propre corps. Après une première cuisson, elle trace instinctivement au crayon à mine des lignes qui guideront l’application des glaçures. Celles-ci proviennent de recettes qu’elle élabore elle-même à partir d’éléments chimiques en poudre dissous dans l’eau, avant d’être peintes puis cuites à nouveau. Les textures sont ensuite retravaillées à l’aide d’outils rotatifs mécaniques.
« Je peux passer une soixantaine d’heures en atelier par semaine, confie-t-elle. J’ai la chance d’habiter à cinq minutes à pied, et d’avoir un fils [adolescent] qui a moins besoin de moi. Je vis pratiquement dans ce studio. Mais au-delà de ces réalités très concrètes, je ne me verrais pas faire autre chose. » Son hypersensibilité y est pour beaucoup. « J’assume mon côté ésotérique et fébrile. J’ai l’impression d’être constamment à la recherche de signes, de synchronicité. »
En témoigne une histoire qui l’a amenée selon elle à peindre des papillons. « À l’école, j’étais convaincue que l’argile pouvait contenir des organismes vivants. J’avais presque l’impression qu’elle communiquait avec moi. Un jour, je suis allée voir un scientifique du Département de biologie pour qu’il analyse un échantillon au microscope. Il n’y a rien trouvé de vivant. Mais en regardant moi-même dans le microscope, j’ai aperçu une magnifique forme bleue — probablement simplement de la poussière — qui m’a fait penser à un papillon. J’y ai vu un signe. Je dis souvent que j’aurais pu être scientifique, mais ce n’est pas tout à fait vrai. J’ai besoin de cette liberté-là, de me laisser guider par mon instinct. »


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