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Mark Carney engage le Canada sur la voie de l’UE

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Mark Carney s’est rendu à Strasbourg pour assister au discours annuel de la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, sur l’état de l’Union. Carney devient ainsi le premier chef de gouvernement non européen à être invité à cet événement annuel – une présence inédite sur le plan diplomatique. Pour comparer, aucun Premier ministre canadien en fonction n’a assisté en personne à l’événement équivalent américain, le discours « State of the Union » prononcé à Washington – ni Trudeau, Harper, Chrétien, Mulroney, ni leurs prédécesseurs n’y sont allés.

Dans son allocution, Ursula Von Der Leyen a invité le Canada à acquérir le nouveau statut privilégié de « membre associé » de l’Union européenne. Il est question d’un partenariat renforcé visant davantage d’intégration économique et stratégique, sans que le Canada ne devienne le 28ème état membre. Plus étendu que l’AECG, il pourrait rapprocher le Canada et l’Europe sur la défense, l’énergie, les technologies et certaines normes réglementaires. Ce n’est pas un statut juridique existant et ses modalités devront être négociées au sommet Canada-UE qui se tiendra à Montréal les 29 et 30 octobre.

Sur le plan strictement commercial, il faut d’ailleurs se demander ce que ce nouveau statut apporterait de plus : le Canada dispose déjà, avec l’AECG, d’un accord de libre-échange avec l’Union européenne.

Ce développement s’inscrit dans un rapprochement amorcé depuis l’élection de Mark Carney, qui avait annoncé un partenariat renforcé avec l’Union européenne dès le mois de juin 2025. Ce resserrement des liens correspond à une proximité idéologique non négligeable si on considère comme toile de fond le clivage politique qui oppose le mondialisme au nationalisme.

Le Canada, qui se veut un laboratoire du postnationalisme, cherche une alliance unique avec le laboratoire par excellence de la construction supranationale : une union qui rêve de dépasser les nations. De même que le multiculturalisme est inscrit dans le cadre constitutionnel canadien, la centralisation supranationale est au cœur de la logique de l’UE – ce qui n’est pas sans rappeler la vision centralisatrice du fédéralisme intrinsèque au Parti libéral du Canada. Et bien qu’elle ne défende pas le multiculturalisme au sens canadien du terme, l’UE est globalement favorable à la diversité culturelle et au pluralisme, comme en témoigne sa devise « Unie dans la diversité ».

Deux constructions politiques qui cherchent à dépasser le modèle classique de l’État-nation se rapprochent précisément au moment où celui-ci revient en force, aux États-Unis comme en Europe, avec la montée du populisme de droite, du souverainisme et des tensions identitaires. Sans oublier que Mark Carney était farouchement opposé au Brexit en 2016, alors qu’il occupait le poste de gouverneur de la Banque d’Angleterre. Donald Trump avait quant à lui déclaré que le Royaume-Uni serait mieux servi sans l’UE, notamment en raison de l’immigration.

La détérioration des relations entre le Canada et les États-Unis s’explique grandement par cette fracture idéologique. On peut se demander si Trump ne se montre pas mieux disposé à négocier avec des dirigeants qui, sans nécessairement partager toutes ses positions, ne remettent pas directement en cause sa conception des relations internationales.

La comparaison avec le Mexique suggère que si. Depuis le 1er juillet 2026, Washington poursuit des négociations en bilatéral avec le Mexico, et bien que les discussions soient serrées, elles s’avèrent nettement plus coopératives qu’avec Ottawa. La priorité de la présidente Claudia Sheinbaum consiste à préserver l’accès privilégié du Mexique au marché américain, à éviter de nouveaux droits de douane et à maintenir l’attractivité du pays pour les investissements manufacturiers.

Claudia Sheinbaum n’est pourtant pas une admiratrice de Donald Trump, et elle ne souscrit pas au même populisme de droite. Elle inscrit cependant son action internationale dans une conception très classique de la souveraineté nationale. Elle ne propose pas un « premier État postnational », ni un « membre associé » d’un bloc supranational, ni une architecture mondiale à reconstruire depuis Davos. Contrairement à Mark Carney, elle ne fait rien pour défier la vision de l’ordre mondial si chère à Donald Trump. Elle a choisi de composer avec son homologue des États-Unis, que le personnage lui plaise ou non, sans guerre de communication permanente, afin de placer l’intérêt du peuple mexicain en premier.

Trump est plus clément quand son vis-à-vis parle un même langage, ne le moralise pas et lui accorde un gain visible. Ce contraste entre les deux pays est le cas d’école : à volumes commerciaux comparables, les politiques commerciales ont été plus dures pour le Canada que pour le Mexique. Mais Mark Carney, qui doit sa popularité sur la scène politique à son opposition à Donald Trump, continue d’opter pour la défiance au détriment de l’intérêt de la population canadienne.

À noter qu’il reste un peu plus de deux ans au second mandat de Trump. Après quoi, quel devin peut prédire si Washington poursuivra sur une voie commerciale protectionniste? En revanche, ce statut de « membre associé » sera fixé pour le long terme – et il sera difficile de faire marche arrière (les mouvements patriotes critiques de l’UE, certains au point d’appeler à la sortie, en savent quelque chose). Le Canada pourra-t-il éventuellement se réaligner sur Washington ou fait-il ainsi un choix de civilisation?

Il est intéressant de constater que la proposition de « membre associé » de l’UE par Ursula von der Leyen ne suscite pas une réaction aussi largement  épidermique que l’hypothèse d’un Canada devenant le 51ème État américain, alors que l’idée n’a pas d’appuis dans l’arène politique. Comme si ce prospect ne posait aucun risque pour la souveraineté canadienne.

Pourtant, l’indépendance en matière de politique internationale et de conflits guerriers vient à l’esprit. La régulation d’Internet aussi. Certes, le Canada conserverait son propre cadre juridique. Une plus grande coopération avec l’UE ne transférerait pas à Bruxelles le pouvoir de réglementer – ou de censurer – directement Internet au Canada, mais il pourrait y avoir davantage d’alignement réglementaire, soit une convergence sur la modération des contenus et la lutte contre les « discours haineux » et la « désinformation ».

Sur la forme, on peut évidemment reprocher plein de choses à Donald Trump. Mais si son irrévérence n’est pas toujours défendable, sa défense de la souveraineté de l’État-nation face aux institutions supranationales demeure parfaitement légitime – il faudrait toujours être en mesure de dissocier les idéaux politiques des personnalités qui les promeuvent. À cet égard, il est assez déconcertant de voir des individus supposément nationalistes (qu’ils soient indépendantistes ou autonomistes) tomber dans le piège médiatique et ne pas voir dans cette annonce de « membre associé » un très mauvais augure.

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